Colloque de la fondation Ali Yata

Un regard critique sur les effets dévastateurs des disparités territoriales sur le sentiment national

La montée des velléités régionales et de la remise en cause du sentiment national n’est pas due à l’absence de tout effort de l’Etat pour assurer le développement des régions, mais plutôt à la naissance d’un sentiment de frustration résultant du non-respect de la volonté des habitants et à la réalisation de projets de développement sans impact sur leur vie quotidienne, ont indiqué les participants à un colloque scientifique, organisé samedi à Rabat à l’initiative de la fondation Ali Yata.

Ismaïl Alaoui : appel au dialogue

L’exacerbation des disparités spatiales requiert l’ouverture d’un dialogue national sincère sur le destin de la nation, un débat destiné à rechercher les solutions les plus appropriées aux problèmes qui se posent, a affirmé le président de la Fondation Ali Yata, Ismaïl Alaoui, à l’ouverture de cette rencontre. En temps normal et en particulier dans les pays développés, le renforcement du sentiment national reste tributaire du sentiment de satisfaction des citoyens des fruits de la croissance et de la prospérité des Etats, a affirmé Ismaïl Alaoui.

Il s’agit d’un sujet d’actualité, à l’heure de la montée des actions indépendantistes, notamment en Europe (Catalogne en Espagne, Lombardie en Italie, Ecosse en Grande Bretagne, etc …), qui remettent en cause ce sentiment national, en dépit de la prospérité économique qui prévaut dans ces pays où les conflits sociaux et interrégionaux perdurent en raison, notamment de la discrimination dont une partie des habitants est victime à l’image des conflits qui opposent les Noirs et les Hispanophobes aux Blancs aux Etats Unis.

Ailleurs, ce sentiment de discrimination fait dire à des régions qu’elles n’ont pas à supporter le retard économique qu’accusent d’autres régions comme c’est le cas de la Catalogne en Espagne, a-t-il noté.

Même des pays comme la confédération helvétique, connue par son économie prospère, n’échappe pas à cette montée de remise en cause du sentiment d’appartenance à la nation par  les quatre communautés linguistiques du pays, a-t-il encore dit.

Mohamed Haitami : des menaces internes et externes

De son point de vue, l’historiographe Mohamed Hatimi a indiqué que dans le cas du Maroc, le sentiment d’appartenance à l’entité nationale s’expliquait par le besoin des habitants d’unifier leurs rangs pour faire face aux menaces internes et externes.

Après avoir rappelé que la notion d’Etat-nation a été introduite par le colonisateur, il a rappelé que le sentiment national auquel le mouvement de libération national appelait de ses vœux pour réussir dans son action de mobilisation contre le colonisateur a aidé au renforcement de l’unité nationale.

L’action de lutte pour l’indépendance du pays avait fait du sentiment national et de son acceptation par les habitants son leitmotiv, qui a permis à toutes les forces nationales en présence depuis les années 30 du siècle dernier (mouvement de libération nationale, partis politiques, institution du Sultan) de contribuer à la libération du pays et au parachèvement de son intégrité territoriale, loin de toute action révolutionnaire.

Ali Bouabid : le Rif n’est pas plus pauvre que le Draâ

Pour sa part, le Pr Ali Bouabid a indiqué que le problème des inégalités  territoriales n’est pas propre à un pays. C’est un problème qui concerne pratiquement tous les pays dans le monde, a-t-il dit, allant jusqu’à dire que plus une société produit de la richesse, plus les inégalités territoriales se creusent, car ce sont les territoires les plus riches, jugés plus rentables, qui attirent le plus d’investissements.

Parmi les solutions imaginées au Maroc pour remédier à cela, figure le fonds de péréquation, destiné à promouvoir la solidarité entre les entités régionales, a-t-il rappelé.

Ce choix ne repose pas sur une explication scientifique. C’est une option politique qui participe d’une conception sociale pour promouvoir la solidarité entre les entités territoriales, condition nécessaire au renforcement du sentiment d’appartenance à l’entité nationale, a-t-il ajouté.

Mais pour y parvenir, il est nécessaire d’opérer selon un pacte distributif de la richesse produite dans le cadre du modèle de développement national, a-t-il dit, précisant que ce pacte distributif aura l’avantage de rendre lisible la solidarité interrégionale, qui constituera la base arrière du sentiment national.

Si l’adversité était le facteur déterminant du sentiment national, du temps du combat pour l’indépendance, c’est la solidarité interrégionale qui doit désormais motiver les gens en leur faisant comprendre l’intérêt du vivre ensemble, a-t-il relevé.

Le but de ce pacte distributif n’est pas de réaliser l’égalitarisme entre les régions, mais d’y déployer tous les efforts qu’il faut pour les développer, selon leurs potentialités respectives, a-t-il dit, estimant que toutes les régions du pays ont bénéficié d’efforts importants d’investissement, lesquels efforts n’ont pas empêché les habitants d’éprouver des sentiments de «frustration relative» comme à Al Hoceima et ailleurs, selon une expression de Tocqueville.

Contrairement à certaines thèses, ces régions n’ont pas été délaissées, a-t-il dit, faisant observer que le Rif n’est pas plus pauvre que le Draâ. Et pourtant le sentiment d’exclusion est plus fort dans la région d’Al Hoceima qu’ailleurs, et ce, en dépit des efforts colossaux déployés par les autorités.

Selon Ali Bouabid, si un certain nombre de projets inscrits dans ce programme sont bien accueillis par les habitants, d’autres ne suscitent pas leur enthousiasme du fait qu’ils ont été élaborés ailleurs à Rabat par des décideurs qui ont peut-être fait une mauvaise lecture des revendications des habitants ou qui ne les ont jamais écoutés ou consultés.

Historiquement parlant, la superposition entre mouvement nationaliste et monarchie avait permis le renforcement de l’Etat, qui doit à présent se repositionner pour permettre à la régionalisation de se mettre en place, a-t-il estimé.

Nacer Kadiri : la non-implication des acteurs locaux

Pour sa part, Nacer est revenu en détail sur la notion de territoire (espace physique), en tant qu’espace, réceptacle de l’intervention de l’Etat et de ses projets. Il a également fait la distinction entre économie territoriale, espace administratif et région avant de préciser que la région est une zone de peuplement, dotée d’un projet économique qui se fonde sur la volonté commune de travailler ensemble dans un cadre solidaire.

Il a par ailleurs fait savoir que la politique économique au Maroc a été portée par l’approche sectorielle et la gestion centralisée par le pouvoir central en l’absence de l’implication des acteurs locaux. C’est pourquoi, de nombreuses régions en particulier dans le monde rural se vident de leur population en l’absence de toute croissance et de toute activité économique. Parallèlement à cette reprise rurale, les régions les plus nanties sur l’axe Tanger-Casablanca continuent d’attirer les populations en quête d’emploi et de meilleures conditions de vie, a-t-il dit.

Said Bennis : le rejet de l’appartenance à la nation, une réalité

De son côté, Said Bennis a indiqué que le rejet du sentiment national lié à l’injustice sociale et spatiale est une réalité, à laquelle le Maroc fait actuellement face comme le montrent les manifestations organisées dans plusieurs régions du pays contre la marginalisation, le chômage et l’exclusion. 82% des jeunes du pays sont en  chômage, alors que la développement local et régional est en panne, a-t-il estimé, précisant que le renforcement du sentiment national est tributaire de la reconstruction de la confiance sociale dans le cadre d’un pacte national de redistribution de la richesse du pays et du succès de la régionalisation en cours de construction, laquelle régionalisation ne doit pas être la duplication de l’Etat, mais plutôt une différenciation des réponses pour empêcher l’uniformisation.

 M’Barek Tafsi

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