Et si l’art déconfine notre esprit quand on est physiquement confiné!

Par Adel Elouarz

Comment vivre sereinement dans le temps des crises ? Est-il possible de ne pas succomber à l’effet négatif d’un mode de vie que peut-être nous n’avons, pour la plupart de nous, jamais vécu?

La psychologie nous dit que nous avons à l’intérieur de nous-mêmes des mécanismes de résistance qu’il faut activer pour transformer un moment angoissant, une sensation pénible, une émotion négative en affect positif qui nous permettrait de grandir dans notre «être» afin d’accéder à la joie alors qu’on est exposé à l’adversité. L’adversité, dans ces moments troublés que nous vivons, est bien un ennemi invisible qui limite notre rapport avec le monde !  Puisque, c’est moyennant notre corps que nous entrons en contact avec le monde extérieur, ce contact se trouve toutefois mis à mal.

Le monde est tellement petit maintenant qu’il est facilement contenu dans nos regards. Ce rétrécissement du réel, cette compression de la réalité peuvent avoir un effet négatif sur nos états d’âmes et tout cela s’oppose à nos inclinations naturelles à la liberté : Liberté de se déplacer, de changer de lieu car dans le changement de lieu, nous incorporons le monde et nous nous rendons compte de notre emprise sur le réel dans son incommensurable étendue.

C’est ainsi que le confinement nous dénature. Il nous dénature en cela qu’il nous oblige à occuper un espace exigu, restreint et rétreignant qui étouffe nos regards habitués à l’immensité, accoutumés à parcourir librement des espaces que rien ne limite ni ne contracte. Un regard libre est évidemment celui dont aucune barrière infranchissable ne restreint le mouvement. Or, dans ces moments de crise, de doute et d’interrogation, « assigné à résidence », l’homme se trouve privé d’occuper à son gré son environnement, de jouir de la possibilité de changer de lieux pour embrasser l’immensité du monde en regardant.  Nos champs d’action et de perception deviennent plus que jamais très réduits.

Cependant, dans ces moments que nous traversons, l’art et particulièrement la littérature sont des remèdes à effets thérapeutiques indéniables en ce sens que c’est par l’art que nous pouvons sortir de la petitesse de l’espace que nous occupons. La fiction littéraire nous offrent ces possibilités infinies afin de dépasser l’espace physique restreint pour accéder, par la faculté de l’imagination, à des univers ouverts sur toutes les possibilités, des univers délimités et sans frontières que seul l’art est capable de construire. Pour le dire dans les mots de Rousseau «le monde de la réalité a ses limites ; le monde de l’imagination est sans frontières».

Justement, notre imagination nous dé-confine en s’alimentant de l’art dans la diversité de ses modes d’expression. Autrement dit, l’art nourrit notre imagination et dé-confine notre esprit.  Force est de noter dans cette perspective que la littérature et les productions picturales ouvrent des horizons infinis dans des moments comme ceux que nous vivons : En lisant, en contemplant une œuvre d’art, la conscience de l’homme reste ouverte à l’infini des horizons que les productions artistiques ouvrent en permanence avec, en sus, des effets enchanteurs à même d’apaiser l’âme attristée par l’effet angoissant de l’enfermement. 

En effet, il semble qu’il n’ait pas de mécanismes de résistance plus efficaces pour atténuer les effets néfastes de l’enfermement que la littérature et l’art pictural : la littérature d’abord qui nous dé-confine en nous projetant dans des univers où l’esprit s’évade et se défait de l’angoisse qu’inspire l’atmosphère pesante qui règne et où se mêlent peur de la contamination et contraintes de la vie confinée.

Les chefs d’œuvre picturaux sont des moyens de dé-confinement ensuite dans la mesure où la beauté d’un tableau, la vie qui se dégage d’une toile inspirent dans le temps du confinement physique un dé-confinement mental et une ouverture apaisante de notre esprit d’autant plus chaque production artistique à elle-seule est un univers pas moins immense que le monde extérieur. Devant une toile, apprécier les couleurs et les nuances, ressentir des impressions, tout cela est suffisant pour donner une vision réconfortante: Celui qui regarde transcende ainsi le monde dans lequel il est confiné et se construit dans son regard un univers plus lumineux qui le détourne de la réalité immanente avec ses angoisses et ses inquiétudes. Cette expérience exige bien entendu une sensibilité artistique raffinée et une délicatesse intense.

C’est ainsi que les univers enchanteurs de l’art permettent de se projeter dans des « ailleurs » capables de nous faire sortir de l’étroitesse des milieux retreints des foyers.  La lecture et l’appréciation de l’art, comme deux mécanismes de résistance, deviennent des exigences fondamentales voire urgentes dans ces moments de confinement prolongé : des moments durant lesquels notre besoin d’évasion devient plus pressant : l’art et la culture de manière générale doivent trouver une place dans la nouvelle normalité du confinement non pas parce qu’ils sont la voie vers l’acquisition du savoir et l’accomplissement de notre humanité, mais surtout parce qu’ils offrent la possibilité d’une projection en dehors de l’espace physique très exigu dans lequel nous sommes confinés.

Se dé-confiner mentalement par l’art quand on est confiné physiquement : Cela est possible à condition de se fier à l’art, de croire que quand tout nous abandonne, nous angoisse, l’art dans la diversité de ses expressions et notre imagination restent la seule voie qui mène au salut : Ils sont là pour nous sauver et nous aider à conjurer la négativité, la peur et l’angoisse.

«L’art sauvera le monde» : cet aphorisme de Dostoïevski devient plus jamais retentissant aujourd’hui quand on commence à prendre conscience du fait que, dans les temps de crises, quand tout devient anxiogène et frustrant, l’art nous offre la possibilité salvatrice de nous dépayser, de transcender la réalité et d’appréhender l’avenir selon le prisme de la beauté et de l’optimisme.

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