Fatiha, Nargiss, Mahtat: Le trio de Patrice Lumumba

L’époque était frémissante et pleine de promesses. Les élections de novembre 1997 n’avaient pas donné de majorité claire à la Koutla mais la gauche est tout de même arrivée au pouvoir à la faveur de ce scrutin et aussi à une volonté partagée entre le Palais et l’un de ses plus vieux opposants, Abderrahmane El Youssoufi, d’entamer enfin la démocratisation du pays. Tous les espoirs étaient permis.

Al Bayane et Bayane Al Yaoum venaient de se doter d’un nouveau directeur en la personne de Nabil Benabdallah qui, dès sa prise de fonction, décide d’ouvrir les deux quotidiens partisans à des plumes non encartées politiquement. Avec mon acolyte de toujours, Narjis Rerhaye, nous commencions à nous sentir à l’étroit dans les colonnes du défunt « Le temps du Maroc ». Aussi, quand il nous offre de nous exprimer sur les pages du vieux quotidien, nous n’hésitons pas très longtemps et rejoignons l’équipe depuis Rabat. En ces premiers jours d’un mois de mars annonciateurs d’un printemps politique au Maroc, nous commencions à sévir à partir des locaux du PPS, sis à l’époque au quartier des Orangers avant de rejoindre le bureau de Rabat, rue Patrice Lumumba. Symbolique, quand tu nous tiens !

Commença alors une belle aventure. Nous grignotions chaque jour des espaces de liberté supplémentaires, la parole se libérait dans un Maroc qui n’en revenait pas de pouvoir dire les choses et d’entendre s’exprimer les opinions les plus diverses. C’est là que nous osions titrer en grosse manchette à la une « Serfaty n’est pas marocain », suite à la décision du ministre de l’intérieur de l’époque de trouver au vieil opposant des origines brésiliennes insoupçonnées et  insoupçonnables ! Nous laissions parfois libre cours à notre fiel dans un succulent billet, « Parlons-en » et donnions un rendez-vous hebdomadaire à diverses expressions dans un « tour de la question » qui ne tenait aucun compte de l’appartenance de l’interviewé à la droite ou à la gauche marocaine. Les cheveux de Nabil Benabdallah blanchiront un peu plus mais il nous soutiendra toujours. Le bureau de Rabat et ses trois locataires – l’alors jeune Mahtat Rakas étant de la partie dès le départ- résonnait de discussions ardues, de coups de gueules mais aussi de fous rires phénoménaux.

La passion était à la mesure de l’époque ! Une transition politique suivie de près d’une transition monarchique et cette soif de tout comprendre, tout couvrir. D’en être, quoi ! Et nous en étions. Comment oublier les obsèques de feu le roi Hassan II ? Comment oublier ces premières années de règne où le Maroc se renouvelait et les pratiques du journalisme avec ?

Le trio de Patrice Lumumba n’a rien oublié de ces années et la conférence à trois est restée de mise même si chacun a emprunté un chemin différent. Les années Bayane ont, certes coûté quelques cheveux blancs supplémentaires à Nabil Benabdallah, comme à nous tous, mais sans aucun  regret.

Fatiha Layadi

 

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Mes plus belles années «Al Bayane»

C’était quelques jours seulement avant la nomination par Hassan II du premier gouvernement d’alternance « consensuelle ». Abderrahmane Youssoufi, l’opposant de toujours, avait pris ses quartiers à l’hôtel Soundouss, à l’Agdal, à Rabat. C’est là, dit-on, qu’il avait construit, déconstruit puis reconstruit ce qui allait être son premier Exécutif.

Pour le PPS, c’était la consécration. Le combat d’un parti politique que le microcosme médiatico-politique a baptisé «le pompier de l’alternance». Ali Yata n’était plus là. L’avènement d’une opposition au pouvoir allait se faire sans «Si» Ali auquel Ismaïl Alaoui avait alors succédé.

C’est dans cette ambiance palpitante où l’histoire s’écrit en direct que j’ai fait mes premiers pas à «Al Bayane», le journal de langue française qu’édite le PPS. Nous étions en mars 1998 et le Maroc s’apprêtait à vivre une séquence nouvelle. Je m’apprêtais quant à moi  à vivre de grands moments  journalistiques que je ne connaîtrais  nulle part ailleurs.

Nabil Benabdallah, en charge des deux journaux Al Bayane et Bayane Al yaoum, avait  rendu cette aventure possible. En recrutant le tandem que je constituais avec Fatiha Layadi –nous venions de publier ensemble un ouvrage sur la démocratie au Maroc- il rendait mes rêves de journaliste à la fois libre et engagé possibles. Lui, avait son idée derrière la tête : poursuivre l’œuvre de Nadir Yata et faire d’Al Bayane un grand journal de gauche et non pas un quotidien partisan porte-parole des camarades. Il faut toujours se méfier des hommes politiques…

Changer, s’ouvrir, se démocratiser. Nos conférences de rédaction étaient de  vrais moments d’échanges et de construction d’une certaine vision du Maroc. Le temps politique s’y prêtait. La transition démocratique était en marche. L’actualité était foisonnante. Le Maroc changeait. Hassan II mourut en 1999. La génération Mohammed VI piaffait d’impatience. La chape de plomb avait définitivement sauté. A Al Bayane, l’écriture se faisait encore plus engagée.  Je donnais la parole à tous les sans voix. Les empêcheurs de tourner en rond y trouvaient naturellement place. Les objecteurs de conscience, les anciens détenus politiques, les ex disparus, les laïcs, les modernistes, les gauchistes, les droits-de-l’Hommistes s’y donnaient rendez-vous. Le journal s’est fait tribune ouverte, libre et responsable. Ah « responsable », le mot préféré de Nabil Benabdallah qui a toujours su tempérer nos élans tout en nous donnant cette opportunité rare dans le métier qui est le nôtre, celle de participer à la construction d’une société nouvelle fondée sur des valeurs universelles.

Les meilleures choses ont toujours une fin.  Mes rêves de changement, je devais les écrire ailleurs. Des «camarades» ont décrété le générique de fin d’une belle aventure éditoriale. L’ouverture a ses limites. Le directeur des deux journaux a jeté l’éponge. J’en fis de même, Fatiha Layadi aussi.

Depuis Al Bayane, je n’ai plus revécu l’ambiance d’une rédaction pleinement engagée dans la démocratisation de l’espace public.  D’ailleurs, je ne travaille plus dans les rédactions, mais à distance. Parce qu’au fond,  je veux probablement préserver cette parenthèse enchantée qu’a été Al Bayane…

L’équipe de Rabat que nous constituions ne s’est jamais séparée même si nos chemins ont divergé.  Mahtat Rakkas a repris le flambeau à la tête d’Al Bayane et Bayane Al Yaoum.  Fatiha Layadi a fini par s’engager en politique avant de revenir 10 ans plus tard à ses premiers amours, le journalisme.  Je continue d’écrire avec la même foi du charbonnier héritée de mes années Al Bayane. Tel le Phoenix, Nabil Benabdallah, lui,  renait toujours de ses cendres. L’histoire continue sans cesse, écrit le poète…

Narjis Rerhaye

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Un formidable esprit d’équipe

J’ai débarqué à Al Bayane un beau dimanche du mois de juillet de l’année 1999.  Beaucoup de visages amis ou connus pour me souhaiter la bienvenue. Mais passées les effusions, il fallait se mettre  au travail de suite.

J’avais quelques appréhensions. Mazette ! C’était la première fois que je mettais les pieds dans un journal «partisan ».  Et je ne savais pas trop comment m’y prendre pour traiter des papiers à connotation politique. Le fait est que les choses se sont déroulées le plus normalement du monde et que, dès mon recrutement, j’ai commencé à vaquer tranquillement à ma tâche de Secrétaire Général de la Rédaction. Comme si j’avais toujours fait partie de l’équipe rédactionnelle, où j’ai eu le plaisir de côtoyer  -dans le désordre- Mohamed Nabil Benabdallah, alors Directeur de la Publication, feu Mimoune Habriche, feu Mohammed Farhat, ainsi que tous les autres valeureux membres de la rédaction,  des équipes techniques, mais aussi des services administratifs de l’époque.

Un de mes souvenirs les plus marquants durant mon passage à Al Bayane est le jour du décès de feu SM Hassan II. Ce vendredi 23 juillet 1999 restera gravé dans ma mémoire. A cette époque, nous recevions encore la MAP sur papier. Et alors qu’on s’apprêtait à boucler le journal, une dépêche attira notre attention. Elle annonçait l’admission du défunt Souverain à l’hôpital pour des soins assez sérieux. Mon expérience passée à la MAP m’avait appris qu’on publiait les nouvelles du Roi après sa convalescence, et non au tout début de son hospitalisation.

La plupart des journalistes avaient quitté la rédaction après avoir livré leurs papiers et nous n’étions plus qu’une petite poignée à être restée pour lancer l’impression du journal. Quand la terrible nouvelle nous parvint et fut confirmée, nous avons refait tout le journal, dans une ambiance à la fois choquée et fiévreuse. Nous ne parvenions pas à y croire. Inutile de poursuivre sur ce sujet connu de tous…

Me reviennent également en mémoire toutes les « galères », mais aussi tous les bons moments que j’ai vécus dans cette institution. Je peux citer, pêle-mêle, les pannes d’imprimerie, les retards de bouclage, ainsi que tous les petits soucis que peut connaître un journal. D’un autre côté, la bonne humeur au quotidien, les bons mots, les « couv’s » réussies sont autant de bons moments que je me remémore, avec nostalgie et émotion parfois. Les f’tours collectifs du mois de Ramadan-qui perdurent encore et que je ne rate pour ainsi dire jamais- étaient également l’occasion de joyeuses retrouvailles entre anciens et « nouveaux » des deux rédactions, arabophone et francophone. A cet égard, je me souviens également de la petite rivalité fraternelle qui existait entre les deux équipes. Une rivalité qui relevait plus de l’émulation et qui poussait au dépassement de soi. Nous passions tout notre temps à nous chambrer joyeusement les uns les autres, mais dans un esprit de franche camaraderie.

Les choses de la vie ont fait que j’ai quitté cette honorable institution qu’est Al Bayane pour aller vers d’autres chemins éditoriaux. Mais, le souvenir d’Al Bayane reste vivace dans ma mémoire et dans mon parcours professionnel. Et, jamais, au grand jamais, je n’oublierai l’ambiance très spéciale qui y prévalait à cette époque. Une ambiance où bonne humeur et travail faisaient bon ménage. Et j’ai toujours autant de plaisir à revoir mes anciens collègues de l’époque dont certains encadrent de jeunes journalistes pleins de talents et d’ambition. L’occasion de se remémorer les bons souvenirs de l’époque, mais aussi de discuter des actualités de la presse en général et de la presse écrite, en particulier. Mais cela est une autre histoire…

Karim Bendaoud

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Abdelhadi Gadi, journaliste

Une école qui se résume en deux mots : humilité et abnégation

Ça devait être au milieu des années 1990, je venais de boucler ma première année à l’ISIC (Institut supérieur de Journalisme, Rabat) et bien entendu, il fallait effectuer ce fameux stage d’été. Je n’ai pas réfléchi deux fois, bien qu’on m’ait orienté vers un autre journal. Je me suis dirigé droit au siège d’Al Bayane.

Au milieu d’un après-midi, beau hasard et sourire de chance inouïe : je rencontre, dans l’escalier, feu Ssi Ali. Je lui parle et il me prend par la main. Au bout de quelques marches, on tourne à droite : la rédaction francophone. Il appelle tout le monde, enfin ceux qui étaient encore sur les lieux, pour une réunion impromptue. Il me présente et demande qu’on s’occupe bien de moi. Traduisez, il faut le faire travailler. Je n’avais rien compris. Je me suis senti chez moi. Incroyable ! Premier contact et déjà prétendant faire partie de la famille. Une famille que je connaissais certes. En fait,  je connaissais la Maison de par sa vitrine. J’étais un assidu lecteur d’Al Bayane, notamment de feu Nadir…Et voilà que le destin, une semaine après la rencontre avec Ssi Ali, fait que je sois, à moins d’un mètre, devant lui. Dans son bureau, Nadir en chair et en os. Une autre histoire commence. Il m’a appris à apprendre, comme dirait feu Harouchi. Le process de production, de bout en bout, je l’appris à l’imprimerie, avec entre autres collègues devenus amis, feu Bekkay.

De retour à la rédaction, j’avais le soutien, la générosité de tous et de tout un chacun, comme mes meilleurs alliés. Quelle chance, me dira-t-on plus tard ! Tous étaient là prêts à donner, à aiguillonner mes premiers pas…dont, particulièrement, l’immense (votre serviteur) feu Mimoun Habriche. La suite? Fini le stage, qui devait durer un mois, et qui s’est multiplié par trois. On m’informe que les colonnes du journal étaient miennes. J’en ai profité pour continuer à écrire au moins une fois par semaine. Mieux encore, on me dit que les portes de la famille m’étaient à jamais ouvertes. Incroyable. Je savais qu’un jour, j’y reviendrai. Et ce fut le cas. Vers la fin des années 1990, j’étais de retour. Surprise, rien ou presque n’avait changé…le même état d’esprit. Une autre inflexion, dans mon petit parcours qui ne fait que commencer. Chaque jour que Dieu fait. Encore et toujours.

Merci Cher ami Mahtat de m’avoir fait replonger dans cette école de 45 ans et qui, par son ancrage et les volontés conjuguées des uns et des autres et, excusez ma superstition, les Ames qui y habitent encore et à jamais, fera de la résilience son credo…Merci à toutes et à tous de m’avoir appris que la première et grande leçon à apprendre et à garder, pour la vie, se résume en deux mots: l’humilité et l’abnégation.

Abdelhadi Gadi

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