Brèves notes pour un autre cinéma

Un constat : l’année écoulée nous a légué un bilan cinématographique pour le moins mitigé. L’occasion viendra pour l’analyse des principaux paramètres du secteur une fois les chiffres officiels publiés par le CCM. Mais, les observateurs disposent déjà d’un chiffre-bilan qui en résume tous les autres, celui de l’exploitation. Il est accablant. Pour la première fois, la barre fatidique d’un million de spectateurs a été franchie…dans le mauvais sens, s’entend, celui de la chute. Cette chute qui caractérise la courbe des entrées depuis des décennies maintenant (au moins à partir de la fin des années 😯 du siècle précédent). C’est une donne majeure. Un tournant dans l’approche de la chose cinématographique de notre pays. Quelques 900 mille spectateurs constituent la base stratégique d’un cinéma qui aspire à se transformer en industrie. Un chiffre qui s’ajoute à celui encore plus alarmant : elles ne sont que 9 villes à travers le pays à connaître encore le cinéma comme activité commerciale ; c’est-à-dire à présenter un spectacle cinématographique comme projection dans une salle.

On a longtemps glosé sur les causes de cette situation. Aujourd’hui face à cette donne structurelle, il ne s’agit plus de discuter du Pourquoi ? (on en est là) mais de poser la question et de réfléchir au Comment ? (s’en sortir). Plusieurs indicateurs plaident en faveur d’une nouvelle approche, non pas de la manière de gérer le cinéma mais carrément de faire et de concevoir le cinéma. Nous appelons à instaurer une rupture épistémologique désormais dans notre rapport au cinéma. Adopter ce que les anthropologues appellent un « regard éloigné » pour saisir l’ampleur du message qui vient d’être envoyé par la réalité. Des indices qui autorisent à penser que les conditions sont suffisamment mûres pour ouvrir une nouvelle page du cinéma comme pratique sociale. Et cela passe foncièrement par une rupture avec le mode de production en vigueur jusqu’à présent. Bâti autour du système largement performant de l’aide public, le mode de production en vigueur vient de vivre en 2015 son chant de cygne.

Des signes d’essoufflement car incapable de donner à ce cinéma non seulement un ancrage commercial fort (les comédies les plus réussies peinent désormais à atteindre les cent mille entrées) ; mais n’a pas su créer des formes d’expression artistique été esthétique articulées à l’imaginaire collectif d’une société en quête de récit fondateur. Un déficit majeur au niveau de son inscription comme valeur du capital symbolique et comme vecteur d’une fiction nationale. Dans ce sens, l’interdiction de Much loved est à lire comme une donne anthropologique au-delà de sa dimension politique et conjoncturelle. C’est un signal fort à décrypter au-delà de la traditionnelle querelle des images.

A cela s’ajoute, les mutations qui touchent le cinéma lui-même sous l’effet de la révolution numérique qui a bouclé maintenant la boucle du cinéma en atteignant tous les étages de sa fabrication, du tournage au mode de consommation. Nous ne voyons plus le même cinéma. La crise anthropologique du cinéma local, conjuguée à la mutation du cinéma en général fait qu’aujourd’hui nous appelons à un autre cinéma. Un cinéma différent, dans son mode de production et dans ses rapports à la société.

Une proposition. La première rupture touche à l’économie même du cinéma. Un cinéma low cost (économe, pauvre…) populaire et politique (au sens non pas de contenu mais de rapport nouveau avec son public).

Cela suppose une autre forme d’organisation de l’économie des tournages. Un film marocain est l’ersatz d’une production hollywoodienne. L’hyper spécialisation des équipes, la multiplication inutile des postes reflètent une vision «capitaliste-fordienne» du tournage qui ne prend pas en compte l’environnement socio-économico-culturel du pays. Des tournages moins coûteux mais plus nombreux (cent longs métrages par an et non une vingtaine) ; des équipes, réduites moins payées mais qui travaillent plus dans la durée…

Cela suppose un autre commerce du cinéma. Si le public ne vient plus dans les salles ; désormais il faut aller vers lui en multipliant les lieux et les supports de diffusion que permet le numérique (Nabil Ayouch affirme que trois millions ont vu son «film» ; des jeunes cinéastes sont fiers de voir leur court métrage non institutionnel afficher des centaines de milliers de vues…)

Enfin, cela suppose en amont des formes d’écriture et de scénarisation nouvelles transcendant le mélodrame, stéréotypé et stérile en vigueur depuis de lustres ; un scénario porté davantage par un souffle documentaire (dans son esprit) et par une archéologie de la mémoire visuelle et mythologique de la société. En mot : UN AUTRE CINEMA.

Mohammed Bakrim

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