Le cinéma de Latif Lahlou dans un coffret DVD

Une initiative inédite dans le paysage cinématographique marocain: Latif Lahlou vient en effet d’éditer en un coffret unique, l’ensemble de son Œuvre cinématographique et télévisuelle en tant que réalisateur (il est par ailleurs un producteur actif aussi bien sur le plan national qu’international). Un excellent outil au service des chercheurs et historiens du cinéma comme un repère au bénéfice des nouvelles générations. Nous avons rencontré Latif Lahlou pour nous parler de cette initiative.

Comment l’idée de ce coffret a vu le jour?

Comme à chaque moment important de ma vie, c’est un concours de circonstances. Le dernier jour des mixages du film «l’Anniversaire», je fus pris d’un malaise étouffant qui me mit à quelques pas d’une mort certaine. Mais les interventions efficaces des médecins et peut être aussi une volonté inébranlable de vivre, appuyé par des sentiments d’attachement et d’affectation de ma petite famille, m’ont fait resurgir et vaincre la maladie…Me revoilà au milieu des miens, décidé à ne plus reprendre le travail avec tout le stress et les angoisses, provocateurs de tant de malaises…

«Mais si tu ne peux pas faire de films…écris au moins ta biographie, les petits enfants vivants en France, ne cessent de te le réclamer parce qu’ils veulent rester rattachés à leurs racines par l’histoire de leurs ailleuls, de leur pays d’origine et de sa culture etc»… argument on ne peut plus convaincant…

Mais au lieu d’écrire une biographie qui n’intéressera personne, et après de longues réflexions et avis des grands enfants, j’ai décidé de regrouper l’ensemble de mes films et de les présenter en plusieurs DVD sous forme d’un coffret, ils seront précédés d’un texte introductif qui s’est développé à fur et à mesure de sa rédaction pour devenir un texte mémoire sur les conditions de la production et réalisation de chaque film…

Aujourd’hui après réflexion, je suis persuadé que les films des cinéastes de ma génération constituent une documentation riche, profonde et variée sur l’évolution de notre pays depuis son Indépendance en 1956, et que leurs archivages sont corrects et indispensables.

Quels sont les éléments qui composent ce coffret et comment avez-vous réussi à les réunir?

Alors ! Le coffret comprend neuf DVD et un livret. Il y a un DVDqui regroupe quatre court métrages, le premier étant un documentaire retraçant mon itinéraire dans un montage de documents recueillis auprès des chaînes El Oula et 2M. Puis 3 courts métrages majeurs pour moi parce qu’ils présentent mes convictions, une certaine vision de la vie et mon approche pour porter ce regard, sur ma société.Même mes premiers travaux qui datent des années 60, je les revendique fortement parce que je reste persuadé que leur propos est clair, juste et porteur…Les 8 autres DVD comprennent chacun un long métrage fiction dont 5 produits pour le cinéma et deux pour la télévision dont un en deux parties…

Réunir tous ces films a pris plus de huit mois parce que je ne suis pas détenteur des droits de diffusion de tous les films et également, je ne disposais pas de copie numérique de tous les films.La première opération consistait à obtenir les droits de diffusion culturelle – l’objectif de l’opération étant culturel et non commercial – de quelques films, surtout deux réalisés pour la télévision.

En second lieu, disposer de copies numériques pour pouvoir établir des DVD valables pour des projections publique sou privées…opération longue, couteuse et surtout très technique et précise, ce qui n’a pas toujours été compris et appliqué par les fournisseurs chargés de m’établir des masters…

Patience et longueur de temps…. En donnant le temps au temps, j’ai pu rédiger le livret pour accompagner les DVD et les textes de présentation de chaque film que j’ai inséré dans la pochette de chaque DVD.Pour obtenir une copie diffusable d’un court métrage, j’ai dû refaire une ou deux fois le travail et finalement,aller jusqu’à Paris pour pouvoir confectionner une copie plus au moins valable…

Pour ce qui est du livret, il a été entièrement réalisé avec l’appui de mes collaborateurs à Cinétéléma et imprimé par un imprimeur qui n’a jamais travaillé sur l’édition  d’un livre…autant vous dire l’énergie développée…

Autant dire le nombre d’heures de travail passées pour obtenir un résultat à peine acceptable… Ah ! Le manque de moyens financiers !

Le livre qui accompagne ces films est riche en informations sur les conditions de production et de tournage…

Vous savez, mon parcours personnel de réalisateur/producteur de films n’est pas original ou exceptionnel : Il ressemble étonnement à celui de beaucoup de mes collègues de ma génération : beaucoup de détermination et de patience parce qu’il y a la conviction…

Cependant chaque cinéaste à sa propre démarche pour écrire et réaliser ses films.

J’ai personnellement construit la majorité de mes films sur des thèmesempreints d’un militantisme et d’humanisme. Alors que d’autres se sont beaucoup plus tournés vers les mélodrames sur les comédies sociales et autres divertissements.

Le genre de films que j’ai pu réaliser,   surtout dans la période des années de plomb ont été assez difficiles à «accoucher» parce que les conditions politiques et sociales étaient sombres,stressantes, angoissantes et quelques fois pétrifiantes…

Je me souviens par exemple durant les préparations et tournages du film «La compromission», j’ai eu toutes les peines de monde à boucler les tournages parce qu’à plusieurs reprises, il fallait mentir, tricher, présenter de fausses scènes et de faux dialogues dans un scénario troqué pour avoir accès à des décors dont on devait en plus louer l’occupation des lieux pour les tournages proprement dits…

Dans d’autres circonstances, on était étroitement surveillés par des agents de la sureté nationale qui épiaient nos déplacements surveillaient nos tournages et relevaient les identités de quelques participants pour nous intimider…

Je me souviens que pendant les quatre jours que durèrent les tournages à l’intérieur d’une grande cimenterie désaffectée, nous avons dû jouer au chat et à la souris pour échapper au contrôle d’inspecteurs de police de la D.A.G essayant de contrôler les dialogues des comédiens…

Mais chaque film à sa petite histoire et le cumul de ces histoires fait l’évolution du cinéma national.Parce que le cinéma marocain s’écrit par ses cinéastes dont le devoir de mémoire et de reflet des aspirations de notre peuple reste la touche exaltante…

Mohammed Bakrim

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