«La mauvaise gestion du CCM met en péril le cinéma marocain».

Entretien avec le président de la Chambre nationale des producteurs de films

Propos recueillis par Najib Amrani

La chambre nationale des producteurs de films au Maroc a tenu la semaine dernière une conférence de presse à Casablanca, sur le thème « Le cinéma et l’audiovisuel au Maroc : une situation confuse », pour dénoncer certaines décisions jugées arbitraires prises par le centre cinématographique marocain (CCM), et qui mettent en péril les acquis des dernières annéese cinéma marocain.

En effet, le président de la Chambre des producteurs privés, Latif Lahlou, a donné un aperçu sur la situation du secteur cinématographique marocain qui souffre de la mauvaise gestion du Centre cinématographique Marocain, et pointe du doigt Sarim El Fassi-Fihri, directeur du Centre.

Il faut savoir que du coté des producteurs marocains, la publication de la note circulaire du directeur du CCM est un scandale: «cette note institue une nouvelle redevance de 150 DH HT pour l’obtention d’un visa culturel pour la projection des films dans le cadre des manifestations culturelles à travers le Royaume. Elle aura été adoptée lors du conseil d’administration session novembre 2019″. Une taxe qui servirait en partie selon le CCM à indemniser les membres de la commission de contrôle, un argument qui n’a pas convaincu les producteurs.

Pour le doyen des cinéastes marocains, Latif Lahlou, l’opinion publique doit prendre conscience de la crise que traverse le secteur du cinéma marocain, dû en grande partie à la mauvaise gestion du CCM.

«Cela fait un moment que nous souffrons de la mauvaise gestion du  CCM, le fait qu’il nous impose cette taxe est la goutte qui a fait déborder le vase. Je n’arrive pas à comprendre comment un organisme culturel taxe la culture». Les membres de la Chambre des producteurs de films ont déjà dénoncé auparavant la mauvaise gestion du CCM et ont appelé à institutionnaliser un nouveau système de bonne gouvernance, lors d’une rencontre avec le chef de gouvernement Saad Eddine El Otmani.


Al Bayane: En tant que Président de la Chambre nationale des producteurs de films, quelles sont aujourd’hui vos revendications prioritaires ?

Latif Lahlou : Nos revendications sont claires et simples. En attendant une réorganisation complète du secteur, nous demandons aux autorités de tutelle le respect des lois et règlements en vigueur régissant la profession.

Est-ce qu’on peut être plus clairs et plus raisonnables ?

Actuellement la situation du cinéma national est à la dérive. Lors de notre entrevue avec le Chef du gouvernement nous lui avons exposé le stade auquel est arrivé le secteur à cause des agissements imprudents et pernicieux de l’actuelle autorité de tutelle qui se donne le droit de décider en dehors de la réglementation en vigueur.

Nous avons remis au Chef du gouvernement un document écrit dans lequel nous avons énuméré et décrit les fautes graves et transgressions de la loi par un organisme dans la mission et de promouvoir le secteur.

Je vous remets un exemplaire du document écrit que nous avons remis au Chef de gouvernement. Chez nous tout est transparent et public.

En ce qui concerne nos attentes, nous préconisons l’institution d’un code du cinéma qui sauvegarderait les acquis existants et un train de lois et règlements permettant un environnement favorable à la création et à son financement par le réaménagement de fonds en comble du Fonds d’Aide à la production, par la diversité des sources de financement du secteur par la création d’un marché national pour notre production et le recherche d’ouverture aux marchés extérieurs, par l’encouragement à l’investissement national et international en s’engageant dans des voies innovantes, voire audacieuses en adoptant des démarches courageuses voire agressives à l’image d’autres pays (l’Iran ou la Corée du sud par exemple dont les productions cinématographiques sont visibles partout et particulièrement en Europe).

Et tout cela est possible à court et moyen terme en commençant par réorganiser l’appareil administratif de tutelle.

Quelle est votre position par rapport aux procédures suivies concernant les invitations aux festivals internationaux et nationaux, et également aux critères de sélection des films participants?

La loi qui oblige l’autorité de tutelle à réfléchir et proposer un programme et un budget annuel avec le concours de commissions où la participation de professionnels du secteur doit être respectée.

Depuis des années, ces commissions ne se réunissent plus avec les professionnels du secteur pour recueillir leurs avis souvent pertinents on se contente de réunir 2 ou 3 responsables de service de l’organisme de tutelle et 1 ou 2 professionnels pour constituer des commissions «beni oui oui» qui bénissent toutes les décisions.

Bien sûr, au niveau des rapports au conseil d’Administration, il y a effectivement une commission chaque fois que l’exige la réglementation en rigueur mais il n’y a eu qu’une seule voix.

C’est comme ça que sont choisis les films des festivals et les invitations à ces mêmes festivals.

Par exemple lors du festival de Marrakech ou celui de Tanger (FNF) vous remarquerez l’absence des producteurs membres de la CNPF alors que des invités qui n’ont rien à voir avec le cinéma se pavanent dans les couloirs des hôtels…

Désolé d’être aussi franc et vif…..Mais c’est comme ça que ça se passe ! Venez voir la prochaine fois…

Démocratie participative au secours !

En tant que producteur de films, pouvez-vous nous expliquer davantage les conditions de mise en œuvre de la production, de l’obtention de la licence pour le tournage  et les complexités qui les entourent?

En matière de production exécutive, il ya deux aspects de la question.

S’agissant de l’exécution de productions pour les télévisions nationales ou qui diffusent sur le territoire marocain, nous avons demandé que le CCM n’intervienne plus par ce que les chaines sont majeures et vaccinées et n’acceptent que les produits qui entrent dans leur ligne éditoriale : ils établissent une «censure» avant d’engager la production exécutive et une autre avant la diffusion : c’est à ce prix que le producteur exécutif peut être payé.

Le CCM n’intervient que pour encaisser une redevance pour remettre l’autorisation de tournage.

A ce jour, pas mal de producteurs exécutifs se passent de cette autorisation et travaillent avec une autorisation délivrée par la chaine.

Au cours d’une réunion avec le CCM, réunion provoquée par nous, nous avons demandé la suppression de cet acte administratif ainsi que l’aménagement d’autres relatifs aux tournages des programmes TV et des documentaires et reportages…

Pour ce qui est des tournages des films et séries étrangères au Maroc, ce que nous reprochons, c’est lorsque une production étrangère venue au Maroc pour s’informer sur les conditions de tournages de leur produit, elle est orientée vers des sociétés de productions où des intérêts précis sont présents.

C’est ce qui se répète dans la profession et certains cas nous laissent croire que les dires ne sont pas toujours faux !).

Si cela se confirme, il ya là, une faute professionnelle très grave qui relève du pénal.

En ce qui concerne les tournages des films nationaux, des retards inexplicables sont observés pour les autorisations délivrées à certains.

Il ne faut pas oublier que le CCM est au service du cinéma et des cinéastes et que ces derniers ne sont pas des agents payés par lui!

Actuellement, notre pays produit plus d’une vingtaine de films par an, cela traduit-il une mutation qualitative du cinéma marocain?

Oh que non malheureusement!

C’est vrai  nous produisons bon an mal an au plus de 20 films par an mais seuls quelques 4 ou 5 films peuvent être qualifiés de films…Vous avez le comique troupier ou l’image des paysans montrés d’une manière peu amène dans certains «films de village» et ceci ne fait pas honneur à notre cinématographie.

C’est pour moi difficile  de parler d’une certaine production de films qui n’ont ni couleur ni odeur et qui font quelques recettes non négligeables mais là c’est une orientation malsaine qui est recherchée pour soit disant divertir le public, mais en fait c’est pour l’abêtir et l’enfoncer dans son ignorance et déculturation.

Quelles sont vos suggestions pour faire face à la nette régression des salles de cinéma?

Je vous demande en tant que journaliste conscient des responsabilités de votre profession d’effectuer un voyage entre Casa et Dakhla: Environ 1400 km: vous ne rencontrerez pas une seule salle de cinéma ouverte aux public 7/7 toute l’année.

Est-ce normal pour un pays qui se prétend être émergent?

Est-ce acceptable pour le développement de la culture dont tout le monde réclame l’institution?

Est-ce politiquement acceptable pour ces millions de marocains que l’on prive de culture et de divertissement pour envoyer une partie de sa jeunesse vers le radicalisme et le militantisme obscurantiste qui finit dans le terrorisme?

Voulez-vous encore des arguments accablants?

Nous vivons une situation étouffante et pernicieuse …

Ca ne devrait pas durer et un changement  qualitatif s’impose d’une manière urgente!

En tant que citoyens conscients de notre rôle et de notre responsabilité, nous avons réfléchit à des solutions que nous avons présenté dans un mémorandum que nous avons présenté au chef du gouvernement, au ministre de la culture et de la communication et au directeur du CCM. Mais depuis…..motus…. Pas de réponse ! Alors!

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