Lucile Bernard: «l’écriture comme unique porte de sortie, comme rédemption»

Des écrivains à l’heure du Covid-19

Confinement et écriture… Une chose bien étrange qui parait impossible à première vue. Deux amis si proches, si lointains. Cette drôle de situation qui nous est donnée de vivre en ce moment du fait de ce fléau, cette épidémie, le Coronavirus, qui n’en finit pas de ravager le monde, faire des milliers de morts, de frapper à toutes les portes sans distinction aucune.

Confinement et écriture… Ce rapport qui ne m’a jamais été totalement étranger, cousin bâtard de l’isolement, ce vieil ami que j’ai trimballé partout avec moi, avec qui j’ai vécu des années durant. Jusqu’à cette nécessité impérieuse un jour, celle de partir, qui m’a fait quitter la France pour le Maroc, cette terre d’exil qui m’appelait de l’autre côté des murs. Pour moi, l’écriture serait désormais avant tout un territoire de liberté.

Je n’ai jamais pu désormais sacrifier à quelques rituels d’écriture. Désormais c’était l’inspiration qui viendrait à moi en temps voulu. N’importe où.

N’importe quand. Il suffit d’attendre, laisser s’opérer cette gestation de l’écriture, accoucher des mots, entendre leurs cris.

En ce moment si particulier que nous vivons, ce confinement forcé auquel nous sommes réduits en même temps que cette responsabilité qui nous incombe face à cette maladie mortelle s’il en est, comment concilier confinement et écriture ? Oui, comment peut-on bien écrire dans cette période si troublée, privés de liberté, confinés dans nos immeubles, nos maisons, alors que l’écriture cavale débridée, toute crinière dehors, dans les territoires inviolés de l’imaginaire ? Certains y sont parvenus du fond de leurs prisons avec quel courage, quelle ténacité ! Comme un dernier recours. L’écriture comme unique porte de sortie, comme rédemption.

Oui, peut-on écrire dans ce confinement, sans cette liberté ? Sous le joug de cette coercition qui s’exerce sur nous à notre insu ? Dans cette promiscuité, ce bruit qui nous assaille de toute part ?

Sans cette solitude, ce silence essentiel à cet état d’écriture comme en parle si bien Marguerite Duras dans son livre «Ecrire». La nécessité de s’approcher de soi, des autres, implique une autre nécessité, celle de la solitude et du silence. C’est seulement dans cet état qu’on peut entendre les mots, leur vacarme dans ce silence propice à la parole écrite d’où vont jaillir les mots qui vont donner naissance au livre, «ce livre tant aimé».

C’est à ce prix seulement sinon il n’y a pas d’écriture. Alors dans cet isolement peuplé de cris, de doutes, on attend que vienne l’inspiration mais il y a comme une odeur de mort dans ce foutoir de mots qui se bousculent aux portes, enfermés derrière les murs. Mais il y a comme une odeur d’espoir on dirait. On entend battre le coeur des mots.

Et si après tout, ce confinement était libérateur ? S’il ouvrait sur d’autres champs, d’autres territoires inexplorés, inattendus ? On ne sait pas. On attend seulement. On attend que viennent les mots, les doutes, les espoirs, la fin, le début de quelque chose. Une naissance qui sait ? Les mots libérateurs. On dirait que le monde enfin respire.

Alors au milieu de tout ça, je pense à ceux-là, mes compagnons de route, tous ces livres que j’ai pu lire, relire tant aimés. Je pense à ces auteurs qui les ont enfantés, m’ont appris les chemins de l’écriture.

Parmi eux, Marguerite Duras, ses mots nus, sa vérité à l’état brut, naviguant dans les souvenirs d’enfance en Indochine, Albert Camus, ce grand homme pétri d’humanité, l’ami des humbles, des petits, Jean Marie Gustave le Clézio, son extrême simplicité dans l’écriture, son rapport étroit au monde et aux hommes. Aimé Césaire, le poète à la voix grondante dont les mots roulent en fureur, comme la lave d’un volcan, Arthur Rimbaud, sa belle folie, qui a su bousculer toutes les conventions de style et aller au plus loin dans sa recherche du verbe, nous a ouvert la voie. Merci à lui. Que serait le monde sans les livres?

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