«Il n’existe aucun conflit de prérogatives entre le Conseil national des archives du Maroc»

L’Alliance Israélite Universelle (Paris) a remis aux Archives du Maroc, le 6 mars 2018, des copies numériques de fonds d’archives : 1100 dossiers, totalisant 235.630 images. Un fonds très important.  «L’importance du fonds réside dans le fait qu’il porte sur un pan de l’Histoire du Maroc; un pan qu’il n’est plus admissible d’omettre après la Constitution marocaine de 2011 qui consacre l’affluent hébraïque comme une partie intégrante de notre patrimoine et de notre identité nationale», nous explique le directeur des Archives du Maroc, Jamaâ Baïda dans cet entretien. En effet, c’est en 16 novembre 2017 que cette institution a reçu  dans ses locaux à Rabat des copies d’archives relatives à la mémoire judéo-marocaine, dont 43.000 documents scannés, couvrant la période historique de 1956 à 1864 et ce,  en présence d’une délégation française de haut niveau. Pour le directeur de l’ADM, la valorisation des archives passe d’abord par leur mise à disposition du public ; mais également par d’autres initiatives comme les expositions, les colloques et les publications. Sur tous ces fronts, «Archives du Maroc» s’est montré très actif et consolide jour après jour sa crédibilité sur les plans national et international. La mission de sauvegarde et de mise en valeur du patrimoine archivistique national, la conservation électronique des archives, le Conseil national des archives, l’expérience anglo-saxonne et bien d’autres questions sont au menu de cet entretien.

Al Bayane : L’Alliance israélite universelle a remis aux Archives du Maroc, le 6 mars 2018, des copies numériques d’un important fonds d’archives, couvrant la période 1862-1940. De même, à cette occasion, une convention de partenariat a été signée.

Jamaâ Baïda : Effectivement, c’était un grand événement ! Et pour en mesurer l’importance, il n’est pas dénué d’intérêt de signaler que c’est le fruit de diverses démarches entreprises par la direction des Archives du Maroc depuis février 2013. Il y a eu quelques résistances et des difficultés sur lesquelles il ne sert à rien de revenir ; mais les bonnes volontés des deux parties ont fini par considérer les archives comme un patrimoine en partage. Et à ce propos, je tiens à remercier vivement toutes les personnes qui ont œuvré pour mettre à la disposition des Archives du Maroc un fonds très important de l’Alliance Israélite Universelle, quantitativement et qualitativement : 1100 dossiers, totalisant 235.630 images. Parmi ces personnes, je citerai Marc Eisenberg, Président de l’Alliance, Jean-Claude Kuperminc, Directeur de la bibliothèque et archives de l’Alliance, et Ariel Danan, Directeur de la Formation à l’Alliance.  La technologie permet aujourd’hui, fort heureusement, d’épargner à nos chercheurs marocains les difficultés inhérentes aux déplacements et aux séjours onéreux à l’étranger pour consulter les archives relatives à l’histoire de leur pays.

L’importance du fonds réside dans le fait qu’il reflète un pan de l’histoire du Maroc ; un pan qu’il n’est plus admissible d’omettre après la Constitution marocaine de 2011 qui consacre l’affluent hébraïque comme une partie intégrante de notre patrimoine et de notre identité nationale. En outre, ces archives combleront une grosse lacune constatée dans nos collections. A l’occasion de cette remise d’archives, une convention a été signée entre les Archives du Maroc et l’Alliance afin d’ouvrir de nouveaux horizons à ces archives, à savoir leur valorisation par des expositions, des colloques, des publications ou autres.

Qu’en est-il de la mission de sauvegarde et de mise en valeur du patrimoine archivistique national ?

Depuis que l’établissement «Archives du Maroc» a vu le jour en 2011, il n’a cessé, malgré la modestie des moyens humains et financiers dont il dispose, d’œuvrer pour enrichir ses collections, les sauvegarder et les valoriser. Or, la valorisation des archives passe d’abord par leur mise à disposition du public, mais également par d’autres initiatives comme les expositions, les colloques et les publications. Sur tous ces fronts, «Archives du Maroc» s’est montré très actif et consolide jour après jour sa crédibilité sur les plans national et international. Les nombreux dons d’archives privées (marocains et étrangers) sont réconfortants à cet égard.

Quid de la conservation électronique des archives? L’ADM est-il inscrit dans la gestion moderne des archives?

Nous avons un passif lourd à assainir et il faut s’y attaquer au plus urgent ! Concernant la conservation électronique des archives, il n’est pas prioritaire de numériser aujourd’hui la totalité de nos fonds. Par contre, nous conservons (et communiquons) toutes les archives qui nous ont été remises en version numérique et nous procédons, au fur et à mesure, à la numérisation de certains fonds fragiles pour ne pas en communiquer les originaux, comme nous digitalisons les dossiers trop fréquemment demandés par les chercheurs afin de ne pas fragiliser les documents.

Pensez-vous que la création du Conseil national des archives permettra de surmonter les lacunes légales et les défis auxquels fait face ce domaine ? Avez-vous une idée du rôle que jouera l’ADM après la création de ce conseil?

Merci de me donner l’occasion d’apporter une précision. Le Conseil National des Archives ne nous a pas été imposé. C’est nous qui l’avons réclamé depuis des années et nous nous réjouissons de voir enfin le gouvernement répondre favorablement à notre requête. Ce Conseil n’enlève rien aux prérogatives des Archives du Maroc ; bien au contraire, il a été créé pour consolider les efforts de cet établissement stratégique surtout par rapport aux questions transversales que suscite la gestion des archives. Et c’est bien d’une stratégie nationale des archives que nous parlons, une stratégie qui émane des Archives du Maroc en vertu de la loi 69/99 relative aux archives (30 novembre 2007) et de son décret d’application de novembre 2015.

Avez-vous un service éducatif? Où en sommes-nous de la recherche scientifique et académique dans le domaine des archives?

Si vous entendez par service éducatif, une cellule chargée d’accueillir un jeune public pour lui inculquer une «culture d’archives», cette mission est assurée aux Archives du Maroc par le service de communication qui reçoit sur rendez-vous des écoliers, mais aussi des étudiants et chercheurs dans le cadre de la valorisation des archives.

Quant à la recherche scientifique et académique dans le domaine des archives, elle n’entre pas dans nos priorités puisque la recherche se fait dans les universités et grandes écoles. Mais il incombe aux Archives du Maroc de donner accès aux archives pour impulser la recherche. Cela dit, nous nous permettons quelquefois de publier des actes de colloques ou des corpus d’archives.

Peut-on parler d’une politique d’archivage au Maroc?

J’ai évoqué tantôt le gros retard à rattraper. Mais soyons optimistes car les jalons d’une politique d’archivage au Maroc sont actuellement posés. Nous avons fait une étude de lieu pour diagnostiquer la situation exacte des archives publiques au niveau des ministères et sur la base des conclusions, nous avons élaboré un « guide référentiel de la gestion des archives publiques » (versions française et arabe, en plus d’un support numérique) avec l’aide d’experts nationaux et internationaux. Nous allons le diffuser au printemps 2018 en étroite collaboration avec le ministère de la réforme de l’Administration et de la fonction publique. Rigoureusement appliqué, ce guide constituera un tournant dans la politique d’archivage au Maroc.

Que pensez-vous de l’expérience anglo-saxonne en la matière?

L’expérience anglo-saxonne est en avance dans le domaine de l’archivage de données nativement numériques et elle nous interpelle comme le «challenge» de demain. Nous avons beaucoup à y apprendre sans prétendre réinventer la roue.

Quels sont vos projets et collaborations à venir?

Parmi les projets de collaboration prévus dans les prochains mois, j’en citerai trois.  Primo, nous allons continuer à enrichir nos fonds d’archives en signant une convention de coopération avec the Holocaust Museum of Washington DC (USA). C’est normalement prévu pour le 07 mai à l’occasion d’une visite au Maroc d’une délégation américaine. Nous avons aussi un projet de collaboration avec la partie espagnole ; nous l’avons sollicitée depuis des années et nous sommes conscients de tout l’intérêt qu’il y aura à coopérer avec l’Espagne dans le domaine des archives comme patrimoine en partage. Enfin, il y a un troisième projet de partenariat avec le Sultanat d’Oman dont j’ai apprécié, lors d’une visite à Mascate, les avancées louables dans le domaine d’archivage.

Enfin, pour ce qui concerne la valorisation des archives par le moyen d’expositions, nous travaillons actuellement, après le grand succès qu’a connu l’exposition «la Route de l’Unité (1957)…route de la citoyenneté» sur une exposition dédiée à «Bouregreg : d’hier à Aujourd’hui».  Son vernissage est prévu pour le 09 juin, à l’occasion de la Journée Internationale des Archives.

Propos recueillis par: Mohamed Nait Youssef

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