Promesses et incertitudes

Pari réussi pour la 30ème édition des journées cinématographiques de Carthage : programmation riche et variée, public nombreux et enthousiaste…il n’y a pas plus bel hommage à feu Néjib Ayed que de maintenir la barre assez haute tout en restant fidèle à ce qu’il avait défendu corps et âme, ce qu’il appelait «les fondamentaux des JCC». Même si le contexte, les nouveaux enjeux du cinéma et de son environnement culturel, économique… rendent la tâche plus complexe.

Les JCC sont nées sous le signe de l’engagement culturel atour de l’Africanité, emblème d’un moi retrouvé ; il s’agissait de données à des cinématographies de la périphérie (Samir Amin) une certaine visibilité, d’abord endogène ; permettre à des cinéastes  de cette région du monde (Afrique+ monde arabe) de se rencontrer de découvrir mutuellement leurs films; la distribution étant l’arme absolue de la domination impérialiste en la matière (Tahar Charia : celui qui tient la distribution, tient le cinéma !). Il s’agissait également pour les JCC, (le Fespaco après, Khouribga ensuite…) d’offrir une vitrine internationale pour un jeune cinéma dit du tiers-monde et qui n’avait pas accès (à l’époque) aux grands rendez-vous cinématographiques.

Force est de constater que ce programme initial n’est plus de mise, bousculé par les mutations que connaît le marché du cinéma. Les idéaux de départ ont connu une métamorphose, ont changé de nature, acculés à s’adapter aux nouvelles réalités qui marquent et la production et la circulation des films. L’essentiel du cinéma africain n’existe plus que par des apports financiers étrangers à l’Afrique ou par des formules diverses de coproduction. Une coproduction qui n’en est pas vraiment une car pour co-produire il faut être deux. Les cinéastes africains courent les différents  «guichets», «plate-formes», «fonds»…souvent dénudés à la merci des «labos de développement» qui finissent par créer un paradigme dominant et qui fait que tous les films se ressemblent, leur imposant un circuit, un devenir et une carrière. Cela a un impact sur l’identité même des festivals.

C’est ainsi que des festivals se voient obligés de changer leur rythme d’organisation (Khouribga aura lieu tous les deux ans) ou leur mode de fonctionnement. Les JCC ou le Fespaco étoffent leur programmation en multipliant le nombre de sections, de compétitions et de prix..Et surtout, désormais ils font leur prospective en courant les festivals internationaux. Un festival africain fait désormais son marché à Cannes.

La compétition officielle des JCC, long métrage fiction, de cette année comporte quatre films programmés à Cannes. Le palmarès reflète bien cette tendance lourde : le Tanit d’argent, Atlantique de Mati Diop (Franco-sénagalise) a déjà obtenu un prix à Cannes (prix du jury) et vient d’être acheté par Netflix ; le prix du scénario est allé au film Tu mourras à vingt ans (You will die at twenty) a déjà obtenu le lion d’avenir à Venise; il signé par Amjad Abou Alala un cinéaste d’origine soudanaise qui vit aux Emirats qui a très bien explicité  les nouveaux enjeux en affirmant lors de la réception de son prix «qu’il avait co-écrit le script avec un scénariste émirati car un film n’a pas de patrie, le cinéma est universel».

Une belle générosité qui cache mal cependant le formatage esthétique imposé aux films. Un cinéma de tendance néo-orientaliste est en train de s’installer privilégiant des thématiques prisées par les modes intellectuelles en occident : les mères célibataires, les enfants de la rue… Alain Gomis, cinéaste franco-sénégalais, président du jury principal de cette édition des JCC, n’a pas manqué de le souligner : «Le problème est de lutter contre le poids de certains labos de développement des écritures qui font que les films finissent par tous se ressembler.

Un marché s’est développé qui accueille ce genre de produit. Il faut pouvoir garder au Fespaco et aux JCC une spécificité de regard qui fasse qu’on sélectionne des films différents et non cette caravane qui transite chaque année à travers le monde et qui serait censée en être la vitrine».

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