La Banque Mondiale et Nous

Par : Abdeslam Seddiki

Sur invitation du Laboratoire de Recherche en Economie théorique et appliquée (LARETA) relevant de la Faculté des Sciences juridiques, Economiques et Sociales de Settat, j’ai participé la semaine dernière à un débat sur le rapport de la Banque Mondiale «le Maroc à l’horizon 2040», publié en 2017.

L’intérêt pour les publications de cette institution multilatérale n’est pas nouveau. En effet, depuis la publication du premier rapport au début des années 60 du siècle dernier et du virage à 160 degrés qui s’en est suivi en matière de politique économique et sociale, on a appris à nous intéresser de plus près à tout ce qu’elle produit sur notre pays.  D’ailleurs, tous les Marocains ont présent à l’esprit le discours prononcé par le Roi défunt Hassan II à l’occasion de la commémoration de la Marche Verte le 6 novembre 1993,   annonçant que «le Maroc est au bord d’une crise cardiaque». Cette phrase qui fera date, est prononcée à la suite de la publication par  la BM de deux rapports  explosifs : l’un sur l’éducation et l’autre sur la situation économique !

Contrairement aux rapports précédents qui traitaient des domaines précis, «le Maroc à l’horizon 2040» se veut plus vaste et aborde plusieurs problématiques touchant la nature du modèle de développement dans son ensemble en privilégiant, toutefois, une variable stratégique à savoir le capital immatériel comme le montre le sous­-titre du document: «investir dans le capital immatériel pour accélérer l’émergence économique». C’est un travail qui relève de la prospective puisqu’il s’inscrit dans une perspective lointaine, empruntant, en quelque sorte, la voie suivie pour l’élaboration du rapport sur le cinquantenaire. Il s’agit, pour les deux publications, de prospecter la voie de l’avenir.

Mais entre 2005,  date de publication du rapport sur le cinquantenaire, et 2O16, date de préparation dudit mémorandum, beaucoup d’eau a coulé  sous les ponts et des changements profonds ont eu lieu tant sur le plan institutionnel que sur les plans économique, social et culturel. Ces développements ont fait l’objet d’une évaluationde la BM en soulignant les «progrès incontestables sur les plans économique et social et sur celui de libertés individuelles et des libertés civiques et politiques», tout en insistant également sur les  faiblesses, dont notamment «le retard qui concerne l’insertion des jeunes dans la société». Pour ce qui est de l’économie, elle est prisonnière de trois handicaps majeurs : faiblesse la productivité, industrialisation insuffisante,  et une contribution négative de la demande extérieure à la croissance. Pour rester dans l’air du temps, le mémorandum conclue cette partie diagnostic par «l’essoufflement» du modèle de développement.

S’interrogeant sur le Maroc à l’horizon 2040, le mémorandum opte pour un scénario réaliste et se fixe comme objectifs de réaliser une croissance de 4,5% par an d’ici 2040,  une augmentation de 2% par an de la productivité totale des facteurs ainsi que des gains de productivité durablessur au moins une génération. Ce qui permettra au Maroc d’atteindre à l’horizon 2040 45% du PIB par habitant de l’Espagne contre 22% en 2016.

Pour ce faire, le document préconise une série de voies à emprunter : allouer  le capital d’une manière plus concurrentielle en luttant contre les rentes et en promouvant un changement culturel ; allouer le travail d’une façon plus efficiente et inclusive; intégrer davantage l’économie mondiale et le chaines de valeur globale en signant notamment unaccord de libre- échange complet et approfondi (ALECA) avec l’UE ; investir dans les institutions et services publics (renforcer l’Etat de droit la justice, moderniser l’administration publique); investir dans le capital humain en plaçant l’éducation au cœur du développement, en réalisant une meilleure santé économique et en développant la protection et l’éducation de la petite enfance ; investir dans le capital social  en réalisant la parité entre les sexes et en encourageant une plus grande confiance interpersonnelle.

Telles sont résumées à grands traits les idées-force du mémorandum. S’il diffère des précédents rapports au niveau de sa conception et de sa rupture avec le paradigme néo-classique en s’ouvrant sur les apports des sciences sociales, force est de constater qu’il reste au milieu du chemin dans la mesure où il n’intègre pas l’ensemble des facteurs non-économiques dans le scénario envisagé. Par ailleurs, les auteurs du Mémorandum, en prenant à leur compte la thèse de rattrapage chère à Rostow (auteur des Etapes de la croissance économique) font fi des spécificités du pays et réduisent la problématique de développement au seul agrégat du PIB. Faut-il rappeler qu’un tel rattrapage est pratiquement impossible car l’histoire ne se reproduit pas à l’identique. Ce qui est demandé aujourd’hui  à un pays comme le nôtre, ce n’est pas de suivre les traces des anciennes puissances coloniales, mais plutôt de faire preuve d’imagination et de créativité pour mettre en place un modèle de développement qui lui est propre.

Et comme le mémorandum n’est pas à une contradiction près, il préconise plus d’ouverture et plus d’intégration dans  le marché mondial sans tenir compte des contraintes d’une telle ouverture et de son coût  exorbitant pour le Maroc. Aussi,  il  fait la part belle au capital privé oubliant les enseignements tirés de l’expérience des pays émergents  dans lesquels l’Etat et le secteur public ont joué un rôle moteur dans le décollage économique et la production des biens publics.

Ceci étant, le Mémorandum en question mérite d’être connu, analysé et médité.  Il peut être retenu comme l’une des références pour l’élaboration de notre nouveau modèle de développement. A condition de le prendre  comme tel sans surdimensionnement.

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