«L’arsenal juridique et réglementaire de protection du patrimoine est caduc et désuet»

Les «Journées du Patrimoine» de Rabat-Salé ont mis en exergue l’Histoire et la diversité culturelle, artistique et patrimoniale deux villes jumelles : Rabat et Salé. Ces journées, qui ont démarré mercredi 18 avril et se poursuivront jusqu’au dimanche  22 avril,  ont mis la lumière sur la densité et la diversité du patrimoine matériel et immatériel des villes ancrées dans l’Histoire à travers une panoplie d’activités dont des visites guidées, des concerts musicaux, des spectacles, conférences et ateliers…

Al Bayane a rencontré Fikri Benabdallah, président de l’association Rabat Salé mémoire, initiatrice de cet évènement phare qui tient désormais une place de marque dans l’agenda culturel, patrimonial et artistique des deux villes.

Al Bayane : 4 ans après la création de votre association, quel bilan faites-vous de votre travail sur le terrain?

Fikri Benabdallah : Est-ce qu’il nous appartient de faire le bilan d’une association dédiée à l’action sur le patrimoine et qu’on peut considérer comme étant jeune, dynamique et respectée par ses ainées, par les autorités locales et le corps des élus des villes de Bouregreg, Rabat-Salé ? Oui, nous pouvons considérer que nous nous devons de faire ce bilan non pas simplement pour se caresser dans le sens du poil, mais davantage pour mesurer probablement l’intensité du chemin qui reste à parcourir.

Nous considérons que la culture au Maroc n’a pas une importance volumique. La pratique de la culture reste en deçà de la grande diversité et de l’intensité de la culture marocaine dans les différents domaines de l’expression artistique, plus particulièrement dans le domaine du patrimoine bâti.

Aujourd’hui, ce qui nous importe ce n’est pas seulement de rapprocher le citoyen du responsable qui gère le patrimoine urbain. L’enjeu est surtout de rapprocher les composantes humaines du patrimoine de manière dynamique, en posant un regard interrogatif sur son origine, son état actuel et sa destinée pour qu’il soit le support de création, de revendication, de connaissance, de remémoration, de modernisation, mais surtout de fiabilisation de l’arsenal juridique de protection.

Il y a encore un écart entre ce que le pays mérite en termes d’images eu égard à son patrimoine et la situation qui prévaut actuellement. Je pense aussi qu’il y a des efforts considérables que le Ministère de la Politique de la ville, le Ministère de la Culture, les conseils locaux, les différentes sociétés de développement local ont entrepris. Je crois que quelque chose a changé dans la perception du patrimoine. Aujourd’hui, on intervient sur la ville non pas seulement par le développement de lotissements ou de zones à vocation industrielle, mais on engage aussi des actions de restauration et de revalorisation des sites et bâtiments historiques.

Dans cette optique, pensez-vous que le Maroc a une politique de gestion du patrimoine?

Il me semble que l’arsenal juridique et réglementaire de protection du patrimoine aujourd’hui est désuet et caduc. Il date du siècle dernier et nécessite un dépoussiérage en profondeur pour favoriser la protection et le développement du patrimoine bâti. Je crois aussi que les professionnels doivent adhérer à cet effort collectif par la création d’entreprises spécialisées dans ce domaine et qui présentent un potentiel économique important.

Les écoles primaires et secondaires et les établissements de formation professionnelle doivent s’orienter vers des filières liées au patrimoine, que ce soit en architecture, ingénierie ou management…Ce sont toutes ces filières additionnées qui favoriseront une nouvelle culture, une nouvelle vision, une nouvelle prise de conscience profonde sur ce que nous sommes, ce que nous avons été et ce que nous pouvons devenir à la fois en termes d’identité, de projection dans l’avenir.

Comme vous l’avez annoncé lors d’un point de presse à Rabat, la 5e édition sera dédiée au patrimoine immatériel, notamment aux figures de proue qui ont marqué les deux villes. Pourquoi ce choix?

Le patrimoine immatériel est le substrat humain sur lequel reposent les fondamentaux d’une nation. Il est artistique, musical, théâtral, poétique, artisanal, culinaire, sportif, vestimentaire… C’est l’ensemble de ces composantes qui interfèrent dans le quotidien et le devenir des hommes. Le substrat humain, il est là pour occuper et animer le lieu. Il lui donne sa signification et sa légitimité dans le temps. A travers cela, nous proposons que la 5e édition des journées du Patrimoine soit dédiée au patrimoine immatériel, notamment à toutes les expressions patrimoniales qui ont bercé le développement de Rabat et Salé dans leurs composantes à la fois musulmane, chrétienne et juive, puisque nous sommes une terre plurielle et de tolérance. Rabat et Salé disposent d’un patrimoine varié à travers des bâtiments à valeur domestique, militaire ou religieuse.

À votre à avis, quelles sont les retombées économiques du patrimoine sur les deux villes?

Il est évident que le mouvement des peuples à travers le temps était marqué par les modes de communication, les loisirs, les découvertes, les traditions et l’interaction avec les peuples voisins…  Le tourisme et la connaissance de l’autre sont donc un atout de grande importance. Nous avons perdu beaucoup de temps parce que qu’on observe l’extrême diversité des paysages naturels de notre pays en 7 heures entre Rabat et Merzouga c’est quelque chose de sidérant. C’est rare qu’un pays offre en si peu de temps des fresques monumentales à valeur paysagère et culturelle. Nous avons cantonné le patrimoine dans la vision ancienne et folklorique, une forme d’observation quelque peu réductrice, imposée par les touristes. Aujourd’hui, tout cela a changé. Aujourd’hui, les livres d’histoire traduisent une certaine conscience des réalités écologiques, humaines, architecturales … Par ailleurs, les nouvelles technologies et les réseaux sociaux ont rapproché les hommes et les lieux… A partir de là, il me semble que devons aller vers une ouverture volontariste pour faire connaitre d’abord ce pays ancien. Je pense que les choses sont en train d’évoluer considérablement dans ce sens.

Que représente vraiment l’obtention du label Unesco?

Les rapports de l’UNESCO sont des rapports anciens puisque nous avons déjà des sites protégés. Certaines de nos traditions et de notre patrimoine immatériel le sont aussi. Mais l’Unesco sous-entend un engagement. Quand, il prend un projet en charge, il confère ce label et des devoirs qui transcrivent un plan de gestion qui fait référence à des actions concrètes, répétées sur le corps du bâtiment, sur le corps du bien inscrit. A partir de là, on devient assujetti aux règles de l’Unesco puisqu’on a accepté les règles du jeu. Par ailleurs, nous avons vu notamment à Rabat un certain nombre de projets d’importance gérés sans l’intervention de l’UNESCO. C’est une erreur de compter totalement sur cette institution ! Nous pouvons nous donner notre Label. Nous avons des spécialistes, amateurs et amoureux du patrimoine, des institutions et des associations actives en la matière. Il faut être prudent quand on demande le label de l’Unesco dans la mesure où il faut respecter ses engagements.

L’association Rabat-Salé mémoire se chargera l’année prochaine d’organiser un symposium scientifique consacré à la gestion du patrimoine et qui portera sur une panoplie d’actions de la société civile, l’implication de tous les corps administratifs impliqués de près ou de loin, la mise à contribution de toute l’expertise possible de sorte à convaincre de l’importance d’accepter un contrôle régulier sur son bien.

Quelles seraient les retombées si le patrimoine de la ville de Salé était classé patrimoine de l’UNESCO?

Pour la médina de Salé, c’est un cas particulier parce qu’elle dispose d’un patrimoine bâti entre Médersa mérinide, Borj Adoumoue, Bourj Roukbi, bab Lamrissa et les différentes portes … Aujourd’hui grâce aussi à l’association Rabat Salé Mémoire, la ville de Salé a été inscrite au patrimoine national. Mais en parallèle, on n’a pas vu une célébration en grande pompe de cet événement important. Il a fallu des années pour que ce projet voie le jour.

 A l’occasion du lancement de cet évènement, nous avons publié un communiqué où nous avons incité l’intelligentsia et les habitants de Rabat-Salé à agir pour la protection de leur ville et de son patrimoine…

En effet, quand on a la Kasbah des Oudayas d’un côté et la médina de Salé de l’autre côté du fleuve, on comprend que l’histoire, le patrimoine et la destinée des deux villes sont liés, scellés, communs … il serait tout à fait naturel que Rabat et Salé soient donc associés dans le cadre du projet de gestion de leur patrimoine.

Propos recueillis par Mohamed Nait Youssef

Top