Ghizlaine Chraibi: «moi et mon nombril»

Des écrivains à l’heure du Covid-19

Je suis psychothérapeute. Je ne suis pas censée raconter ma vie. Pourtant, devant notre situation étrange, il serait sensé de le faire. Il paraît que ça risque de vous faire du bien.

Certains des patients que je reçois me disent régulièrement « mais vous au moins, vous savez ». Et je répète inlassablement que je ne donne jamais de conseils, que cela est contre-productif, et que le seul à pouvoir réellement savoir pour lui-même, c’est bien le patient.

Alors qu’est-ce qui pourrait vous faire du bien?

Tout simplement de savoir que même celui qui aurait dû savoir, ne sait pas plus que vous ! Oui. Paradoxalement, cela vous redonne du pouvoir. Parce que toute cette anxiété environnante est plus que «normale». Parce que nous tâtonnons tous un jour à la fois. Parce que nous sommes tous des héros, chacun à son échelle.

Parce que nous avons réussi à catalyser ces merveilleuses chaînes de solidarité dans notre pays, encore plus que d’habitude; des héros parce que ces temps sont inédits, et que nous n’avons jamais eu de modèle sur lequel nous reposer ; d’où aurions-nous pu tirer notre inspiration ? Alors, nous réalisons soudainement que nous sommes pleins de ressources, de créativité, de réflexes de survie innés, de résilience finalement…

Car si nous prenons le temps de bien y regarder, chacun à son niveau a fait appel à son don de contorsionniste pour affronter cette situation de confinement sans précédent. Avec angoisse, parfois ? Et alors ?! Qui a dit qu’il ne fallait plus rien ressentir pour aller mieux ? Ah oui, ça me reviens maintenant : ces sacro-saints concepts de développement personnel et de «gestion des émotions» ! Sauf que «gérer» ne veut absolument pas dire «éliminer».

Gérer signifie tout simplement reconnaître et classer. Et ce classement peut se faire au bout d’une seconde ou au bout d’une semaine. Chacun son rythme. Si, si, vous avez le droit de passer par une zone d’inconfort logique vue la réalité planétaire actuelle ; de la reconnaître en tant que telle, et d’en repérer les causes logiques et évidentes. Ou du moins, prenez ce droit et sortez de la logique de la productivité et de l’efficacité même lorsqu’il s’agit de vos émotions ! Rappelez-vous, ce sont ces deux concepts poussés à leur paroxysme qui ont menés à notre perte. Exactement. Parce que nous n’avons pas voulu comprendre. Prenez le droit d’accueillir votre malaise, vos peurs, vos inquiétudes, pour vous-mêmes et pour votre famille.

Reconnaissez le fait que vous puissiez, un instant, être impuissants face au flot d’informations reçues et surtout face au manque d’échéance de ce qui nous a été imposé pour notre bien à tous. Confiné ? Ok ! Mais jusqu’à quand ? Pour cette projection dans le néant, pour ça aussi, vous avez le droit d’être anxieux. Et vous verrez, il vous suffira de reconnaître vos ressentis pour arriver à les apaiser, ou du moins, à les canaliser. C’est la base-même de l’empathie et de la compassion envers soi, sans tomber dans la victimisation.

Repérer, donc. Accepter. Trier. Canaliser. Libérer. Se reconnecter à sa puissance créatrice. À cette partie de soi qui reconnaît en même temps sa grandeur et sa petitesse face au Grand Tout qui nous régit. Et répéter comme un mantra : «je m’en remets au grand mouvement universel tout en faisant, avec pragmatisme, ma part d’Humain».

Et pour finir, simplement se dire que nous sommes tous logés à la même enseigne. Au niveau planétaire cette fois-ci. C’est ce qui enlèvera aussi beaucoup de l’injustice que nous pourrions ressentir.

Ceci dit – et c’est là que je vais commencer à raconter ma vie : durant les deux premières semaines, je suis passée par des vagues de culpabilité – parfois de honte – de ressentir cette joie secrète du confinement. Pouvoir enfin passer du temps avec moi-même et terminer d’écrire mon prochain roman. Alors que pour la majorité de mes concitoyens, se posait la question de comment continuer à gagner sa vie, nourrir ses enfants et manger.

Alors que pour certains autres, ils avaient un parent en train d’étouffer à l’hôpital pour insuffisance respiratoire. Alors que pour d’autres encore, ils avaient fini par perdre un membre de leur famille à cause de ce foutu virus. Sans parler de tous les soignants et les forces de l’ordre qui prennent pour nous des risques incommensurables chaque jour, et qui sont coupés de leurs familles depuis le début.

Tout en continuant d’offrir bénévolement des séances de psychothérapie par téléphone, tout en envoyant de l’argent à des associations pour distribuer des denrées de premières nécessités aux personnes démunies, je demande pardon à nombreux de mes concitoyens enfermés à plusieurs dans une chambre. Je leur demande pardon de me sentir soulagée par cette obligation de confinement, de pouvoir me poser un peu, moi et mon nombril. Je vous demande pardon.

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