«La citoyenneté comme valeur est en train de s’imposer»

Sociologue et urbaniste, Abderrahmane Rachik, auteur du Livre «La société contre l’Etat : mouvements sociaux et stratégie de la rue au Maroc», considère que l’ère de SM le Roi Mohammed VI s’est distinguée par  le recul de la violence collective et de la violence arbitraire de l’Etat. En fait, «on ne voit plus les militaires avec leurs chars dans les boulevards de nos villes. La citoyenneté comme valeur est en train de s’imposer», souligne-t-il au journal Al Bayane. Et de poursuivre que « la violence n’est plus  considérée une valeur ou encore synonyme de virilité et de bonne gestion de la chose publique».

Al Bayane: selon vous, qu’est ce qui a caractérisé principalement le comportement contestataire des Marocains  durant les vingt ans de règne de SM le Roi Mohammed VI par rapport à l’ère précédente?

Abderrahmane Rachik : mon dernier livre «La société contre l’Etat» répond parfaitement à votre question. Le Maroc a connu  des changements multidimensionnels, politiques économiques, démographiques, etc. Au niveau des libertés publiques et d’expression sociale dans l’espace public, il s’agit de deux époques et contextes complètement différents. Les deux dernières décennies du règne  Roi Mohamed VI sont marquées par le recul de la violence collective et de la violence arbitraire de l’Etat. On ne voit plus les militaires avec leurs chars dans les boulevards de nos villes. La citoyenneté comme valeur est en train de s’imposer. La violence n’est plus une valeur, elle n’est plus synonyme de virilité et de bonne gestion de la chose publique. Au contraire, l’instauration de l’Instance d’équité et de  réconciliation en 2005 en est la parfaite expression.  On peut affirmer qu’il existe une volonté politique de finir avec la violence arbitraire tout en voulant consacrer   un «nouveau concept de l’autorité».  Bref, depuis la fin des années 1990, les Marocains ont réussi à instaurer un processus et une tradition de protestation pacifique.

Voulez-vous dire que la violence n’a pas de place dans l’espace public?

Actuellement, la violence est socialement imprégnée par un sentiment de honte, de répugnance, voire de culpabilité. Elle a tendance à se privatiser, à se cantonner dans l’espace domestique. De plus en plus, la société condamne publiquement la violence (une nouvelle loi prévoit un durcissement des peines contre le Hooliganisme en sport). Elle le fait massivement à travers les manifestations dans l’espace public (On peut citer les gigantesques manifestations contre les attentats terroristes du 16 mai 2003 et celle du 05 mai 2013 qui ont  mobilisé des milliers de personnes sur la corniche de Casablanca pour dénoncer le viol et la violence contre la jeune fille de neuf ans, Wiaame). La violence est condamnée également à travers les colloques et réunions, les émissions de télévision, les auditions publiques organisées par l’IER, les campagnes publicitaires murales et télévisées, la presse écrite, etc.

Une sensibilisation est aussi menée par les associations contre la violence des femmes, des enfants, des prisonniers de droit commun, des travailleuses domestiques.  A titre indicatif, cette sensibilisation a été pleinement accompagnée par  les médias de masses en menant une campagne d’envergure  pour dénoncer les violences physiques et sexuelles contre les travailleurs, etc.

Qu’en est-il de la gestion de ces mouvements de la part des appareils sécuritaires de l’Etat?

Dans un contexte politique très autoritaire, au cours des années 1960, 1970 et 1980 jusqu’au milieu des années 1990, le mécontentement social s’exprimait à travers  des émeutes (1965, 1981, 1984, 1990) qui revêtait une dimension nationale. Les émeutes sont marquées par des violences meurtrières aveugles de la part des appareils sécuritaires. Et la protestation collective «rationnelle», c’est-à-dire organisée, quand elle se déclenchait, elle se déroulait toujours à l’intérieur des murs : au lycée, à la faculté, à l’usine, dans les sièges des partis et syndicats, etc. Le répertoire d’action collective qui était le plus utilisé comme moyen de pression politique et de protestation sociale était souvent la grève générale ou nationale des fonctionnaires et employés appartenant au secteur privé, et celle des étudiants et lycéens.

Selon-vous, quelles sont les véritables causes du déclenchement des émeutes?

Dans un contexte politique autoritaire, l’émeute était par conséquent l’un des moyens d’expression collective, violent et destructeur entre les mains des jeunes en milieu urbain. L’individu, dans un processus d’urbanisation massif, qui se sent humilié, frustré, stigmatisé et marginalisé par les représentants de l’autorité locale et par la société urbaine de consommation est susceptible d’être absorbé et emporté par la foule en émeute. Il n’a pas le temps pour réfléchir aux répercussions éventuelles de son action contre l’ordre social. Intériorisant une peur séculaire par rapport au makhzen (pouvoir central) qui l’empêche de mener ou au moins de participer à une protestation sociale, l’individu se trouve soudainement libéré de toutes les contraintes sociales et politiques qui pèsent sur lui.

Est-ce que ces les protestations sociales avaient un agenda bien précis, ou relèvent-elles purement d’un caractère émotionnel?

Il faut dire que les années 2000 ont été marquées par  la première manifestation constituant un enjeu politique national. Nous sommes loin des seules manifestations émotionnelles et consensuelles de soutien aux peuples palestinien, irakien, libanais comme ce fut le cas durant les années 1990. En effet, deux manifestations sont organisées le même jour, le 12 mars 2000, l’une par le courant islamiste, à Casablanca, et l’autre, par les différentes organisations dites progressistes et modernistes, à Rabat. Les deux manifestations se sont déroulées dans un calme exemplaire traduisent grosso modo deux projets de société en conflit : un monde dominé par les islamistes et un autre par les modernistes. Les protestations sociales prennent de plus en plus des dimensions politiques accentuées en clivant le Maroc en deux blocs : un monde dominé par les islamistes et un autre par les modernistes.

L’un des événements le plus  marquant du règne de SM le Roi Mohammed est celui du mouvement 20 février.  Ce mouvement a –t-il réussi à influencer l’attitude du pouvoir en matière de traitement des conflits sociaux?

Les dernières années, notamment depuis 2011, ont été marquées  des mouvements sociaux massifs, pacifiques et récurrents qui ont occupé l’espace public. A commencer par le Mouvement du 20 février où les appareils sécuritaires jouaient la neutralité, en  s’imposant contre les agitations des anti-mouvement 20 février tout en assurant un déroulement pacifique des manifestations dans l’espace public. Même attitude pacifique était adoptée lors de la mobilisation émotionnelle des habitants d’al-Hociema et également dans plusieurs villes marocaines, après le décès du poissonnier Mouhcine Fikri qui a été broyé par une benne à ordures et dont la vidéo a énormément choqué l’opinion publique après une diffusion très large sur les réseaux sociaux.

Un an après, la ville minière  de Jerada, située dans l’Oriental, a également connu un drame similaire provoquant une colère dans toute la ville. La mort accidentelle, fin décembre 2017, de deux frères piégés dans un puits clandestin cherchant à extraire du charbon, était l’étincelle de la révolte des habitants de Jerada. Il faut dire que les difficultés sociales liées au chômage et à la précarité datent de la fin des années 1990. Les manifestations se déroulaient globalement d’une manière pacifique. Ceci dit, nous avons enregistré un tournant en 2013 dans le traitement politique des conflits sociaux.

Après un sentiment de fragilité de l’Etat face aux multiples protestations sociales pendant «le printemps arabe», l’Etat a procédé au renforcement son appareil répressif à partir de 2013.

Ainsi, l’action collective au cours de l’année 2013-2014 a connu une baisse significative. En effet, le nombre d’actions collectives a baissé de 19.000 actions collectives en 2012 à 11.000 en 2016.

Comment peut-on expliquer la baisse des manifestations?

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette baisse très sensible.  En fait, on a assisté à un changement au niveau de « structure des opportunités politiques », c’est-à-dire  au niveau conditions d’émergence de protestations sociales. Et les premières les premières victimes de ce tournant politique de l’Etat,  fussent les groupes des jeunes diplômés chômeurs. En termes plus clairs, le gouvernement mené par le PJD qui  revendiquait  l’application de la loi, quitte à adopter des mesures perçues socialement comme impopulaires. Parmi ces décisions politiques, nous pouvons citer le prélèvement sur les salaires des fonctionnaires grévistes malgré les multiples protestations des syndicats (après les différentes grèves tenues par les fonctionnaires de la Santé, de la Justice, des Collectivités locales, de l’Education nationale, la répression violente des manifestants ne disposant pas d’autorisation administrative préalable…. On peut également signaler l’évacuation violente des «ferrachas» qui occupaient illégalement l’espace public, et la destruction des baraques appartenant à des ménages bidonvillois qui protestent contre la politique sociale discriminatoire en matière de distribution de logements…

Propos recueillis par Khalid Darfaf

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