L’écriture des beaux textes et l’amour de toutes les langues

Entretien avec Nasser-Edine Boucheqif

Propos recueillis par Noureddine Mhakkak

Faire un entretien avec un poète, essayiste, dramaturge, et peintre est une façon de présenter les arts et les lettres de manière différente, riche et profonde où les langues partagent leur vie ensemble et où les signes se multiplient pour donner des significations qui méritent autant d’interprétations. Aujourd’hui notre entretien c’est avec notre hôte Nasser-Edine Boucheqif.

Arrivé en France au début de l’année 1981, Nasser-Edine Boucheqif étudie le théâtre, le cinéma ainsi que la philosophie à l’Université Paris 8 où il obtient un diplôme en Esthétique théâtrale en 1986, tout en collaborant à diverses revues et journaux en Arabe et en Français.

Fondateur en 1985 de la compagnie de théâtre L’ATA.

Il écrit et met en scène plusieurs pièces de théâtre dont Les Hôtes du feu, La Danse du diable, Un bateau en papier, La Main brisée, Hitnape, le Maître de l’heure, Warda, Houri et les Autres(…), et des pièces d’auteurs arabes et européens telles que « Caligula » d’A. Camus, « Moi l’Aigre » de M. Khier-Edine, « Les immigrés » de S. Morzek, « À la recherche de la pièce » de K. Mohamed, « Life ou le rêve interdit » de M. Ojar, « Maison de la Folie » de T. Fayyad, « Van Gogh le suicidé de la société » d’A. Artaud (…) Il collabore à différentes revues de littérature et de poésie en France et dans le monde arabe : « Les Cahiers de poétique », « Les Cahiers du C.i.c.c.a.t », « Traversées », « Migraphonie », « Phoenix », « Revue Polyglotte », « Recours au poème » (…).

Fondateur et directeur de la revue et des éditions Polyglotte en 1993.

Fondateur du Centre international de création culturelle et artistique transdisciplinaire (CICCAT) en 1993 avec le parrainage et la collaboration de nombreux poètes, écrivains, philosophes, artistes et intellectuels de France et d’ailleurs.

Il anime Les Rencontres poétiques à Paris et Les Rencontres internationales des créateurs euro-arabes.

Voici l’entretien. Bonne lecture.

Vous êtes un poète marocain de langue française. Parlez-nous de votre parcours poétique.

 -Je suis venu à la poésie comme on vient à une source pour se désaltérer, je dis me désaltérer et non pas pour le triomphe de la « Narcissité ».

Enfant, j’aimais le chant, la danse et le théâtre que j’ai pratiqués dès l’âge de quatre ans avec mon oncle Hamida Boucheqif (l’un des premiers metteurs en scène formé juste après l’indépendance du Maroc en 1956).

Voici comment les choses avaient débuté : à 14 ans je travaillais dans un cirque qui regroupait des artistes issus de plus d’une quarantaine de nationalités. Beaucoup d’entre eux étaient de véritables poètes et aimaient lire de la poésie, des romans, de la philosophie etc. dès qu’ils en avaient l’occasion et certains écrivaient même des beaux poèmes, d’autres des journaux, et c’est à cette période de ma vie que j’ai découvert pour la première fois le plaisir intense de la lecture et de l’écriture.

C’est donc durant mon adolescence que j’ai commencé à lire régulièrement un peu de tout ce qui me tombait entre les mains jusqu’au jour où j’ai rencontré vers 16 ans « Les chants de Maldoror » de Lautréamont et là, ma vie a basculé définitivement vers la lecture et l’écriture de la poésie.

Durant mes deux années passées au cirque, j’ai découvert la poésie d’A. Rimbaud, de C. Baudelaire, de S. Mallarmé, de P. Valery…, et dès 1974 de retour au Maroc, j’ai commencé à pratiquer le théâtre avec une troupe de ma ville et ce fut la découverte des pièces de théâtre du répertoire classique : Aristophane, Sophocle, Euripide, Eschyle, Shakespeare, Molière, Racine, Tchekhov… et aussi des contemporains B. Brecht, Najib Sourour, A. Artaud, J. Genet, Saad Allah Wanouss, Salah Abdessabour, Alfred Faraj, K.Yacine, Abdelkrim Berrechid… Durant cette période j’avais fait la connaissance du poète Mohamed Benamara qui m’ a fait découvrir des poètes marocains et arabes dont M. Sarghini, Rachid Moumni, Sameh Alkassim, Mahmoud Darouich, Nazim Hikmet, Abou Alkacem Chebbi, Al-Mustanabbî, Ibn Arabi, Alhalaj et bien d’autres…, et de fil en aiguille, au hasard de rencontres inespérées, d’autres auteurs français sont venus s’ajouter à ma bibliothèque tels que L. F. Destouches dit Céline, les surréalistes A. Breton, P. Soupault, R. Char… ; des poètes romantiques et lyriques :  J. Keats, P-B. Shelley, G. G. Bayron, R. Tagor… ; des voix de l’Amérique du nord et du Sud : W. Wittman… Pablo Neruda, Victor Jara… ; des romanciers, des poètes et des philosophes allemands comme G. Grass, H. Hess, F. Hölderlin ; F. Nietzsche, M. Heidegger et des philosophes aussi français bien sûr : M. Foucault, G. Deleuze, Derrida, A. Badiou…

Tous ces écrivains et leurs œuvres ont joué un rôle important dans ma vie et ont modifié sensiblement ma manière de percevoir le monde. Ils m’ont également aidé à garder mes distances vis-à-vis des courants artistiques et littéraires pour aller toujours plus loin dans ma connaissance de nouveaux auteurs et aller à la recherche de d’autres voix singulières de tous les continents.

Adulte, la voie de l’exploration de multiples livres a été pour moi la clef pour commencer sérieusement l’aventure poétique.

Ils ont transformé ma vie, mais c’est avec Jean Genet que j’ai goûté à la richesse de la langue française et la liberté de penser et d’agir dans la distance vis-à-vis des idéologies, des dogmes.

À part cela, je ne me considère ni comme un poète de langue française ni comme un poète de langue arabe et encore moins comme un poète francophone, je suis un poète tout court, un poète disons Transdisciplinaire qui emploie une graphie pour le moment français. Si j’écris donc en Français, c’est parce que je vis dans un environnement où la majorité des citoyens parle le Français. Je ne me sens pas spécialement attaché à une langue particulière, j’aime toutes les langues. Ce qui est important pour moi c’est d’écrire un beau texte avec la plus grande sincérité. La langue n’est pour moi qu’un outil pour dire mon ressenti de la manière la plus intime, la plus singulière possible, le reste est accessoire.

Vous avez déjà publié des recueils de poésie. Que pensez-vous de la poésie marocaine de langue française ?

Mon opinion sur la poésie marocaine d’expression française n’a pas beaucoup d’importance et demeure subjective comme le reste des opinions qu’on émet souvent sur la poésie en général, qu’elles soient écrites en Arabe ou en Français. Disons qu’il y a des poésies qui me touchent et d’autres moins. Cela dit, il y a de très bons poètes marocains (Mohamed Aziz Lahbabi, Mohamed Khair-Eddine, Abdelatif Laâbi, Abdelmajid Benjelloun…) dont l’écriture rivalise avec la meilleure poésie française contemporaine. Mais j’aimerais dire ceci au passage : la poésie invite à la lenteur, c’est dans la durée qu’un poète mérite ce titre de noblesse et cela prend beaucoup de temps, car la poésie est ce qu’il y a de plus difficile et complexe à réaliser. Le poète n’est pas là à juxtaposer uniquement les images tel un alchimiste du verbe…comme je ne m’imagine pas le poète travaillant son écriture comme on travaille une photographie dont le cliché est modifié sous l’agrandisseur qui finit par la fixer définitivement. En poésie, l’écriture est un combat quotidien avec la langue et les langages. On ne devient pas poète parce qu’on publie quelques recueils en Arabe ou en d’autres langues.

Vous venez de publier des anthologies qui ont réuni tant d’écrivains à travers divers thématiques. Parlez-nous de ces anthologies et les échos qu’ils ont laissés dans « la terre de la littérature ».

-J’ai réuni des poètes dans des anthologies et autres ouvrages collectifs dans le but d’offrir une chance au dialogue entre poètes marocains et français et au-delà, afin de créer des passerelles entre les créateurs sans distinction d’âge, de renommée des uns et des autres, de genre… mais ce sont des choses que j’ai toujours faites à travers d’autres rassemblements culturels et artistiques comme dans  « Les rencontres internationales des créateurs Euro-Arabes, ou à travers les Rencontres Poé-éthiques de Polyglotte que j’ai  animées pendant trois décennies à Paris. Il existe d’autres ouvrages sous forme de dossiers publiés sous ma direction où l’on retrouve des écrivains, des philosophes, des poètes, des essayistes…qui appartiennent à d’autres «terres de littératures  » que j’avais réunis autour de diverses thématiques « 100 Femmes poètes pour la Paix en Palestine » et « Murs-Murmures » sur la question Palestinienne ; « Oratorio#» pour des questions des droits de l’homme, la condition du poète dans la cité des hommes et son rapport à l’histoire, à la liberté, l’engagement, l’enfermement…

Quant aux échos, je n’en suis pas mécontent, aussi bien au Maroc qu’en France. Mais cela n’est pas ma première préoccupation. Ce qui m’importe c’est de continuer à créer au-delà des échos aussi bons ou mauvais soient-ils.

Que représentent les arts et les lettres pour vous ?

-Peut-on imaginer un seul instant le monde sans les arts, sans littérature, sans le chant, sans la danse ? Sans les arts et la poésie le monde croulerait dans le désespoir. C’est grâce aux arts et aux littératures que le monde garde en lui sa part de sérénité et de paix. Si le monde continue de respirer encore c’est parce que des hommes et des femmes mettent leurs créations au service des causes nobles et militent par la couleur, le chant, les mots…contre les injustices sous toutes leurs formes…Bref la vie, sans poésie, serait un enfer et l’air que l’on respire serait encore plus irrespirable qu’il ne l’est aujourd’hui. Quant à moi, sans les arts et les lettres je ne sais pas ce que je serais devenu.

Que représente la lecture / l’écriture pour vous ?

 -La lecture est pour moi une lutte permanente contre l’ignorance (la mienne d’abord et celle des autres ensuite) ainsi qu’un désir illimité de découvrir ce que l’autre écrit et pense.

Sans la lecture on ne peut pas écrire. Me concernant, la lecture est ma meilleure activité sportive qui me permet à la fois d’explorer les temps et les espaces et de rêver, m’évader, voyager parfois sans me déplacer.

 Quant à l’écriture, elle est aussi vitale que l’eau, que l’air pour moi. Il m’arrive souvent de me dire et de le penser vraiment, que s’il n’y avait pas eu l’écriture, je serais devenu fou ou criminel ou simplement un homme très malheureux sans but ni idéal dans la vie.

L’écriture m’a sauvé et m’a permis de participer humblement à la marche du monde, à résister contre l’arbitraire, à dire ce que je pense des injustices et d’être plus proche des petites gens que des gens du pouvoir. Elle m’a aussi appris à relativiser, à aimer les gens même méchants et à être à l’écoute afin – d’abord – de comprendre, ne pas tomber dans les jugements hâtifs et superficiels, dans l’excès ou l’affaissement dans le confort des idées reçues.

Parlez-nous des villes que vous avez visitées et qui ont laissé une remarquable trace dans votre parcours culturel / artistique.

-D’abord Sanaa au Yémen et la beauté de son architecture millénaire et époustouflante qui a été pour moi une grande découverte. La ville d’Ariha (Jéricho) en Palestine, ville millénaire des palmiers située sur la rive du Jourdain qui a été le centre des divinités lunaires et l’une des plus anciennes villes au monde et la plus basse dont le niveau d’altitude se situe à moins 240 mètres. Et la troisième ville c’est Al-Quds (Jérusalem) toujours en Palestine où j’ai pris un plaisir unique à contempler en présence de mon ami Abdellatif Lâabi, la ville à partir de la terrasse de la maison d’un ami qui n’est plus, qui était à cette époque en 1995 le doyen de l’université de Bier Zeit.  Il y avait un coucher de soleil qui se reflétait sur le dôme doré de la mosquée de Omar et qui régnait en maître avec ses derniers rayons sur l’ensemble de la ville qui m’avaient donné des frissons. C’était un moment réellement surréaliste.

C’est dans ces trois villes où les directions se sont souvent perdues, que j’ai découvert pour la première fois le visage de l’humanité dans tous ses états, et où les paysages que j’ai visités, les hommes et les femmes que j’ai rencontrés sont restés gravés pour toujours dans ma mémoire.

Que représente la beauté pour vous ?

-La beauté du cœur, la beauté de la parole poétique, la beauté de la franchise, la beauté d’un tableau, d’un récit ou d’une architecture…autant de beautés à s’approprier pour embellir une œuvre artistique ou littéraire et rendre cette vie moins cruelle, plus humaine à un moment où les hommes s’éloignent de leurs centres pour aller se perdre dans les futilités, s’évanouir dans un monde où la morbidité et l’éphémère prennent des proportions lamentables et nous encerclent…

Il faut faire l’éloge à la beauté matin et soir face à un monde qui veut nous transformer tous en de simples consommateurs, des numéros dans une équation économique qui n’a qu’un seul but : nous avilir, nous achever avec des poisons qui nous sont présentés sous la forme de la beauté, une beauté maquillée qui cache ses desseins qui sont d’une laideur insupportable, pas une beauté qui prend en considération nos choix et nos libertés mais une beauté massifiée, chosifiée, absurde dans laquelle les publicitaires et ceux qui les encouragent ont une lourde responsabilité.

La beauté fait partie intégrante de la création et de la vie tout court et sans elle nous sommes perdus à jamais d’où la nécessité de lutter contre cette consommation sans limite, cette bétonisation de notre terre, cette manipulation des esprits par les banquiers et les esprits boutiquiers du nouvel ordre mondial…

Parlez-nous des livres lus/vus et qui ont marqué vos pensées.

  -Il m’est difficile de parler des livres que j’ai découvert dès l’âge de 14 ans jusqu’à aujourd’hui. En un demi-siècle nombreux sont les livres que j’ai lus dans telle ou telle circonstance, selon les besoins ou le simple plaisir de lire pour la découverte de tel ou tel auteur.

Ma curiosité et l’amour que j’ai toujours porté au Livre majuscule et à la lecture m’ont souvent emmené là où parfois je ne m’attendais pas.

J’ai toujours aimé affronter les grands sujets sans pour autant être bien armé pour les aborder, ce qui créait parfois une sorte de frustration chez moi dû à ma condition de jeune adolescent précoce toujours à l’affût du nouveau et qui voulait coûte que coûte lire les grandes œuvres.

Autodidacte, je me suis formé moi-même grâce à ma curiosité, à mon entêtement, à mon amour pour les histoires, les contes, le théâtre et les arts…

Des films que vous avez déjà vus et qui ont marqué vos pensées ?

D’abord les films de Buster Keaton, tous ses films sans exception et ensuite quelques films de Charlie Chaplin. Le cinéma a beaucoup compté dans ma vie et m’a beaucoup nourri à une époque où le livre au Maroc se faisait rare. C’est grâce au cinéma (majuscule) que je me suis formé en tant que comédien et que j’ai continué à faire du théâtre. Quand je suis arrivé à Paris en 1981, le désir de faire du cinéma était omniprésent et cela m’a conduit à m’inscrire au département de cinéma à l’Université Paris 8 avec l’envie immense de découvrir le cinéma d’auteurs à côté bien sûr de mes études de théâtre et de philosophie.

Parmi les films – et ils sont nombreux : « Salon de Musique » de l’Indien Sajayati Ray ; « La momie » de l’Égyptien Chadi Abdessalem ; « Des oiseaux petits et grands » de l’Italien Pier Paolo Pasolini ; « À bout de souffle », « Le mépris », « Pierrot le fou » de Jean-Luc Godard ; «Que Viva Mexico », « Alexandre Nevsky », « Le cuirassé Potemkine » du Russe Serge Eisenstein ; « Les dupes » (Almakhdu’ûn), « Les révoltés » (Almoutamaridun), « Des hommes au soleil » (Rijal fi Chams) de Tawfil Saleh ainsi que d’autres films de plusieurs autres réalisateurs de toutes origines confondues : « L’arc-en-ciel » ; « Les tziganes montent au ciel » etc… .

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