Louis-Ferdinand Céline: La vérité ! L’âpre vérité !…

Berrezzouk Mohammed*

«D’un château l’autre» est le roman où Louis-Ferdinand Céline s’évertue tant bien que mal à dire la vérité : la sienne et celle des autres. Dès lors, il se met explicitement en scène (l’emploi du «je»), se raconte sans retenue ni artifice, exprime à dessein ses souffrances et dit à visage découvert son indignation.

«Pour parler franc, là entre nous, je finis encore plus mal que j’ai commencé», écrit-il dès l’orée de son roman. Cette phrase inaugurale en dit long sur l’intention de Céline de faire du parler-franc, du parler-vrai le principe fondateur et fondamental de son récit. Ne rien taire, ne rien cacher, ne rien oublier; tout dire, tout dévoiler, tout rappeler, au risque même de déplaire à ses détracteurs et s’exclure davantage ; au  risque de «mettre sa peau sur la table». Céline persiste et signe : «j’oublie rien ! ni les petits vols, ni les gros… les noms non plus… tout ! rien !… comme tous les un peu imbéciles je me rattrape par la mémoire…». Il y a chez lui l’urgente nécessité de dire et décrire ouvertement la situation désastreuse à laquelle l’ont réduit sans merci ses ennemis sous prétexte qu’il était antisémite, qu’il a flirté avec les Nazis, qu’il leur a livré les plans de la Ligne Maginot, qu’il était un collaborateur pétainiste. La  dèche, la faim, la solitude, l’excommunication, le malheur, le long et dur froid hivernal sans feu, la clientèle en désertion, le corps décrépit, la bouche édentée etc., tel semble être le sort tragique de l’écrivain à Meudon après la Seconde Guerre mondiale  : «j’avais perdu toutes mes dents… aussi presque cinq kilos… je suis resté assez mince, depuis… la réclusion est bénigne…».

Céline ne ménage pas ses mots. Il veut tout avouer sans la moindre complaisance. Il force le trait de l’horreur, excelle dans la noirceur. «Il faut noircir, se noircir», exige-il. Aussi franchit-il le seuil de la pudeur, de la peur et de la honte. Son dessein est de raconter crûment son séjour au château de Sigmaringen au côté de Pétain et des 1142 «fuyards» français condamnés à mort; de s’attarder sur les 18 mois de réclusion au Danemark, subie vaillamment, dans le malheur, la souffrance et l’indignation.  A Sigmaringen, ce «Haut-Lieu» où la faim, le froid, la solitude, la peur et la maladie ne l’épargnent pas le moins du monde, il était « admis… certainement ! mais pas pour briffer, pour « rendre compte » !… Combien de grippes ? de femmes enceintes ? de nouvelles gales ?… et de combien de morphine il me restait ?… (…) et l’état de mes nourrissons ?… (…) six morts par semaines ?… qu’on y faisait mourir nos mômes !… exprès !… tout exprès !…».

Dans la prison danoise – ce «trou», cette  «fosse» comme il aime à la décrire –  son «corps a cédé… parti par morceaux… lambeaux rouges… comme rongé… le mal de l’ombre et des « pontons »». D’un lieu l’autre, Céline ne se contente pas seulement de s’indigner et de dénoncer. Il lève, de surcroît, le voile sur les arcanes d’une histoire que la Doxa dominante veut passer sous silence à tout prix. Il énonce publiquement une vérité qui déplaît, qui dérange et qui blesse. Sa vérité à lui et celle des autres, dans la mesure où sa tragédie d’homme  traqué par les intellectuels de gauche, d’auteur diabolisé et maudit par les gaullistes, d’écrivain réduit à l’état du «clochard vieillard dans la merde» (ainsi se nomme-t-il dans «Nord», le deuxième roman de sa trilogie allemande ), laisse transparaître en parallèle le récit des événements tumultueux d’une actualité en crise : le sort malheureux réservé aux collaborateurs, la chasse aux antisémites, les condamnations à mort pléthoriques, l’aveuglement de l’idéologie communiste, le spectacle apocalyptique de la guerre etc.

Dans «D’un château l’autre», la nécessité de parler de soi ne va pas sans parler d’autrui, si bien que l’autobiographie recoupe avec l’histoire, l’identité fait écho à l’altérité, la vérité personnelle croise celle des personnages de grande notoriété comme Laval,  Brinon, Leclerc, Hitler et Pétain.

Céline n’en démord pas. Il se décide à être franc. «Je mets les points sur les i», écrit-il.  Il dévoile les ressorts profonds d’une vérité longtemps tapie sous les oripeaux d’une littérature mensongère : «Je peux rétablir la vérité (…), je parle en parfaite indépendance». Cette vérité, il la raconte avec courage et lucidité. Il en est le témoin et le garant si bien qu’il l’inscrit en faux contre l’Opinion, contre l’Histoire officielle des vainqueurs. A celle-ci, Céline oppose la sienne où la quête permanente de la vérité ne cède pas la place à la concession, où il ne veut ni donner des leçons de morale, ni s’ériger en héros parfait et irréprochable. Au contraire, sa vie d’emmuré au Château allemand et son expérience carcérale sont relatées sans autre souci que de dire la vérité. Le mérite de Céline, c’est qu’il est à la  fois l’acteur et le spectateur d’une période critique de l’Histoire de France.

Une Histoire à laquelle et de laquelle il participe : «je ne parle pas par ‘‘on dit’’… j’y ai été». Une Histoire qui doit prendre note et dont il veut sciemment être le chroniqueur. Une Histoire dont il donne sa propre version, son récit à lui. Il en parle si âprement et si crûment pour témoigner en faveur de ceux qui ont subi le même sort que lui, pour parler au nom de ceux qui ont essuyé le malheur, le mépris, la violence, l’injustice, la calomnie, la diffamation, la réclusion. Il veut délibérément en être à la fois le témoin et le mémorialiste.

Toutefois, être témoin et mémorialiste reste une tâche difficile qui ne va pas sans prendre parti, sans régler à ses ennemis leur compte, sans leur rendre le coup plus assassin. Céline s’en prend le long de son roman aux auteurs et aux intellectuels qui l’ont éreinté et banni, dépouillé et privé de ses droits d’auteur. Il s’élève contre leurs idéologies et leurs manigances. A son tour, il les attaque, les dénonce et les démasque aux yeux du lecteur.  Du reste, il fait usage à leur égard de tous les mots daubeurs, de toutes les phrases sarcastiques, de  toutes les figures satiriques. Il les traite sans ménagement de tous les mauvais noms: «voleurs», «assassins», «vengeurs», «jaloux», «pirates», «racistes», «Nuls», «bourriques», «croûtons», «clique fins madrés», «penauds emberlificotés» etc. Pour Céline, toutes les armes sont permises pour percer ses ennemis à jour. Il ne se contente pas seulement de l’ironie et de la dérision, il recourt aussi à l’insulte et à l’invective.

Son écriture s’avère ici et là incisive, forcenée, sulfureuse. Ainsi il n’hésite pas à les vitupérer et les vilipender, les fustiger et les cingler. Sous sa plume, Sartre  devient tour à tour «l’agent Tartre», le «grand Sâr blablateux», le «gratin de cloaque», le  «Trissotin Tartre»; Mauriac est appelé «morbac»; Breton est nommé «Brottin le maniaque gâcheur», «le philatéliste souillon»; Aragon est rebaptisé le «gastrique Larengon» et sa femme «Triolette aux cabinettes»; la N.F.R. est surnommée la «Revue Ponctuelle d’Emmerderie». Céline fait passer sous les fourches caudines toux ceux qui se sont ligués jadis contre lui, qui l’ont affreusement atigé. L’heure a sonné pour lui de leur déclarer ouvertement la guerre qu’il mène avec dextérité sur tous les fronts ; de les faire comparaître en justice, sa justice à lui; de damer son procès au leur et en finir avec un chapitre noir de sa vie.

Le roman célinien est profondément vindicatif et vitrioleur, où la rhétorique de l’offensive s’exprime sur tous les tons : pamphlétaire, polémique, épigrammatique. Sa poétique est imprégnée des sentiments de colère et de haine, d’amertume et de rancœur. Le tout est porté par un style explosif et saccadé, qui avance par à coup et se réduit par endroits à des notations sèches et brutales; un style truffé de mots familiers, vulgaires et argotiques ; ponctué d’expressions obscènes, scatologiques et ordurières. La nécessité de témoigner et l’urgence de dire la vérité obligent l’écrivain de Meudon à opter pour une écriture éruptive et furibonde. Il transporte délibérément sa rage d’homme trahi et diffamé, sa colère trépignante, dans la grossièreté des mots, la crudité du lexique, les hachures des phrases, l’abondance des points d’exclamation et de suspension, les traits d’oralité, la  destruction de la syntaxe. Chez lui le souci du style est tel que sa phrase fait croire au lecteur qu’«elle n’avait pas été écrite, mais dite… et du premier jet» (François Gibault). Céline désacadémise le français par l’entremise du langage émotif qui sort directement des tripes, qui est l’expression immédiate des nerfs. «Toute l’histoire c’est de gauchir le style, de telle façon que vous captez l’émotion », dit-il dans le premier entretien qu’il donne après son retour du Danemark en 1955. Céline dévêt la langue de ses apparats rhétoriques et précieux pour en faire une arme assassine contre ses ennemis jurés, pour dire la vérité, l’âpre vérité.

*(Critique littéraire)

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