Maître Abdelaziz Bennani: quand la passion fait briller de mille feux la compétence pour la dignité

Jamal Eddine Naji, Directeur général de la HACA, membre fondateur de l’OMDH, Ex-membre de son bureau national, rend ici un vibrant hommage à un monument des Droits de l’homme au Maroc, une figure de proue de la lutte pour la promotion et la sauvegarde de la dignité humaine dans sa dimension universelle. Il revient sur cette période sombre de l’histoire du Maroc mettant en relief l’acharnement de ce militant hors pair pour le projet «quasi-civilisationnel d’ancrer laculture des droits de l’Homme» dans les pratiques institutionnelle, politique, sociétale, culturelle civique et civile marocaines et l’engouement des jeunes cadres de l’OMDH pour l’éclosion d’une nouvelle ère dans la relation entre gouvernants et gouvernés. Dans cet exercice, voire ce devoir, de mémoire, Pr Naji rappelle, en parfait portraitiste, les traits de caractère de Si Abdelaziz Bennani : «Confiance, compétence, sincère passion mêlée de rigueur quasi-soufie, d’abord et avanttout, avec soi-même, tout pour rassurer ceux, de trois générations, qui ont été lesvictimes des graves violences recensées par l’IER, depuis 1956. Avec confiance en l’homme, le militant, l’ex victime comme eux, et le compétent défenseur, ils se sont confiés à lui et à sa commission, déposant entre ses mains, leurs douloureux martyres,à l’occasion des enquêtes et auditions menées sur le colossal chantier de vérité et de réconciliation mené avec sérénité et sagesse efficaces sous la férule de notre illustreicône de l’OMDH, Driss Benzekri, «Ba Driss».

Si, comme moi, vous êtes de ma génération, et avez gardé quelques coupures jaunies de journaux des années dites de plomb, j’espère alors que vous auriez gardé quelques photos imprimées qui reproduisent des instantanés des procès politiques de l’époque (Marrakech, Casablanca, en particulier). Sur certaines, vous reconnaîtriez peut-être, en salles d’audience bondées, des robes noires, célèbres en ces années, par leurs plaidoiries comme par leurs combats qui ont valu, à certains, emprisonnements, exils et tortures et lesquels, pour la plupart d’entre eux, bâtiront plus tard (années 80 et 90), le large et diversifié édifice des conquêtes des droits de la personne et de la démocratie au Maroc. Ils ont pour noms : Abderrahim Bouabid, Mohamed Tber, Abderrahim Berrada, Omar Benjelloun, M’Hamed Boucetta, Ben Ameur, Al Farouqi, Seddiki, Mohamed Bouzoubaâ, Maâti Bouabid, Mohamed Karam, Sabri, El Oualladi, et tant d’autres… Des quadragénaires mais aussi des trentenaires. Parmi eux, une silhouette paraissant aussi frêle qu’énergique, même dans un instantané froissé par les années : Maître Abdelaziz Bennani.

Un débordement d’énergie que d’aucuns, adversaires ou dociles soumis à l’arbitraire d’alors, prenaient pour de l’agitation excessive ou du radicalisme improductif. C’est ce type de débordement d’énergie qui avait attiré longuement mon intention lors du procès inique de nombre de mes camarades de lycée, d’université ou de l’UNEM, en janvier 1977.Les procès politiques ont été la forge pour ce jeune avocat passionné de la barre et des joutes oratoires, digne successeur- occupant le cabinet, sis Place Maréchal à Casablanca – du grand défenseur des résistants à l’occupation coloniale, Me Jean-Charles Legrand. Tout un symbole qui m’occupa l’esprit quand on procédait, en tête à tête, dans ses bureaux de glorieuse mémoire, aux corrections finales de l’épreuve à imprimer du 1er ouvrage sur «La liberté de la presse et de l’information au Maroc, limites et perspectives», édité, en 1995, par l’OMDH, en partenariat avec Article 19.

La passion de Ssi Abdelaziz pour la dignité humaine insufflait du symbole fort qu’il faut pour transformer le décès d’un homme, une date ordinaire du calendrier, une exhibition artistique, et même un communiqué de presse, en autant d’étapes significatives, conséquentes, voire structurantes dans le long combat pour les Droits de l’Homme au Maroc…

Ma première rencontre- physique- avec Me Bennani fût l’enterrement de mon ami et complice de culture, de goût et de rire, Mohamed Reggab, en 1990. L’oraison funèbre qu’il prononça ce jour-là, au «Cimetière des Martyres», avec l’extrême émotion, habituel état du corps et de l’esprit chez lui à chaque prise de parole, fût, à ce jour, le seul vrai hommage et la seule reconnaissance digne de la mémoire de ce martyre du cinéma et de la télévision, membre fondateur de l’OMDH, qui se consuma trop vite dans ses tentatives surhumaines d’apporter, par une douloureuse création, sa pierre à l’édifice d’un État de Droit qui soit basé sur la dignité humaine et l’équité pour ce peuple et sa culture, tous deux méprisés et exclus du beau et de l’épanouissement légitime du citoyen (e) marocain (e).

Quand le Président de l’OMDH, Me Bennani, nous convainquit, nous membres du Bureau National, de décréter la journée du 3 Août « Journée nationale des Droits de l’Homme », il illustra sa rage de voir les Marocains s’approprier, rapatrier, le référentiel et le legs universels des Droits de l’Homme. Si nous partageons bien volontiers avec le reste du monde le 10 Décembre, ne serait-il pas hautement symbolique et motivant pour notre lutte de Marocains et Marocaines que de consacrer, ici et maintenant, une journée nationale d’égale portée comme celle du 10 Décembre ?! L’universalité du choix pour ces droits n’en serait que plus renforcée…Comme tu dois être déçu, Maître, comme moi, que cette journée nationale du 3 Août, soit petit à petit oubliée par la « société des droits de l’homme » !A ta passion enragée pour le projet quasi-civilisationnel d’ancrer la culture des droits de l’homme et son credo, parmi les gouvernants et gouvernés, tu fais preuve, tu as toujours fait preuve, d’écoute, alors que tu parais toujours – pas toujours au goût de tout le monde –  pressé de passer à l’action, voire de s’y précipiter…Ah, si tous les Marocains et Marocaines avaient le goût, l’entrain et la volonté hardie, comme toi, de passer vite à l’action ! Cette force conquérante de l’écoute pour aboutir, au plus vite, à l’action, nous a permis souvent, nous certains membres du Bureau national de l’OMDH, d’obtenir de toi que tu sois notre allié et notre avocat, pour convaincre d’autres compagnons du Conseil National notamment, de faire sortir les Droits de l’Homme des traversées habituelles du militantisme de ce combat, ces espaces familiers de ce qu’on pourrait appeler, sans la minorer, la culture militante du «balagh» (ou «communiqué»)…C’est ainsi que nous avons osé, avec toi, sortir les droits de l’homme, c’est-à-dire, l’OMDH, dans la rue, entre 1991 et 1995…En l’occurrence, dans les galeries des arts plastiques publiques (exposition de 22 peintres  montée par le défunt Mohamed Kacimi, à la galerie Bab Rouah de Rabat); dans les salles de cinéma (journées du cinéma et les droits de l’homme organisées à Rabat et à Casablanca dans les salles publiques), dans les théâtres et salles de concert (concert du défunt grand luthiste arabe, l’irakien Mounir Bachir au théâtre Mohamed V)… Sans oublier ta décisive implication dans l’ouverture/inauguration de chantiers d’envergure nationale et sociétale au siège de l’OMDH comme rampe de lancement : la libération et la reconnaissance de la littérature de prison ou la large consultation non partisane sur le statut de la femme qui allait mener à la fameuse pétition nationale du million de signatures….Humblement, tu as accepté aussi d’être le premier et le plus régulier volontaire pour alimenter des pages spéciales dans certains quotidiens en matière de sensibilisation et d’explications didactiques des textes fondamentaux et universels des droits de l’homme et les valeurs qui les sous-tendent, à l’adresse du grand public…

L’entrain d’agir, de faire rayonner/disséminer la cause, l’imagination et l’investissement en des symboles (rendez-vous artistiques, dates, écrits…), n’empêchent pas Maître Bennani de faire preuve de prudence, de retenue, surtout quand l’indépendance du combattant et son jaloux souci de s’approprier sa propre cause sont en jeu. C’est ainsi qu’avec lui, nous avons refusé, avec raison, une bourse/subvention du 1er ministre de France (via une commission de droits de l’Homme), alors qu’on tirait sur les cordes de nos bourses personnelles pour assurer les dépenses nécessaires au fonctionnement du siège de l’OMDH. Car, toute lutte à contre-courant de l’établi, contestataire du statu-quo, surtout quand celui-ci est injuste et inique, ne saurait être crédible et efficiente que si elle préserve son indépendance, matérielle d’abord, de laquelle peut dépendre, plus ou moins directement, ses choix et objectifs de lutte. Je cite cette péripétie, non consignée peut-être dans ce qui a été gardé des archives de cette époque, car cette religion semble n’avoir plus de chance pour faire des adeptes, tant on assiste, de nos jours,au discrédit et au dévoiement de nombre de luttes et de causes, qu’elles animent le monde politique ou ce qu’on appelle la « société civile ». Comment pourrait-on appartenir à une même « société civile » sans une telle rigueur, une religion partagée quant à l’indépendance au niveau des choix comme des moyens ?!

Mais à retenir, à ce niveau, que renoncer à des opportunités qui peuvent être inespérées mais compromettantes, n’empêche pas de progresser, de performer par ses propres moyens, si modestes soient-ils, mais avec forte valeur ajoutée en termes d’appropriation et d’indépendance. Une preuve, parmi d’autres, conduite avec le Président Bennani : le lancement d’un site web, avant même la construction du 1er site institutionnel de l’État Marocain, celui du ministère de la communication (www.mincom.ma). De plus, ce site se voulait par essence universaliste puisqu’il visait à resauter les défenseurs des droits de l’Homme sur le continent africain…Le réseautage, mot magique de nos jours, qui désignait en fait le bout de la passion de Me Bennani, volontariste plus que nous autres dans cette dimension, ce qui lui valut une notoriété de faiseur/animateur de réseaux à l’international et de se faire adopter comme expert recherché à l’échelle du monde arabe, du monde méditerranéen ou sur notre continent. Mais cet impact international, dont l’OMDH bénéficia grâce à lui, ne peut faire oublier le choix qu’il a porté pour élargir les espaces de lutte et de présence des défenseurs des droits de l’Homme au plan national, par la conquête de nouveaux territoires et l’engagement dans de nouvelles causes. Il se mobilisa pour que l’OMDH installe des sections régionales (Casablanca, Fès…), il conduisit et porta la voix de l’OMDH dans les débats et recommandations des assises de l’information et de la communication de Mars 1993 et dans d’autres forums nationaux et internationaux de même ou plus grande envergure. Une vue stratégique qui, par des prestations paraissant pressées, s’articulait efficacement pour lier le national à l’international, coupler la conquête d’espaces et de forums, avec l’appropriation de nouvelles causes de lutte ou nouvelles générations des droits humains, au-delà des droits politiques et civils, cette séquence d’origine de l’ADN de l’OMDH (droits culturels, droits sociaux, droits économiques, droits environnementaux- déjà ! -…). Une audace qui a aussi poussé l’OMDH, sous sa présidence, à « se mêler », sans complexe, des situations des droits de l’Homme dans les patries dites d’origine des droits de l’Homme, au nord de la méditerranée… L’universalité l’exigeait et le fier et indépendant rapatriement de l’universel aussi. Une activité insoutenable pour d’autres que lui, lui qui, en plus, diversifiait les outils et les leviers : plaidoiries, communiqués, enquêtes de terrain, études et rapports, ouvrages de référence et de standards, expositions, conférences, tables-rondes, consultations d’expertise, forums, spectacles, articles de presse etc.

Comment être sûr de ce récit de vie que je me permets de proposer de Ssi Abdelaziz ? Tout portraitiste choisit arbitrairement ses angles de lumière, grossit un trait plutôt qu’un autre, suggère un caractère plutôt qu’un autre… Mais s’il y a une dominante qu’aucune couleur ou chapelet de mots ne peuvent rendre fidèlement : c’est cette énergie extrême, cette générosité qui donne sans compter les forces intellectuelles et physiques d’un homme volubile et pressé, certes, mais toujours ouvert sur l’avis de l’autre, moyennant, cependant, un débat contradictoire franc et sincère. Un avocat, nullement un autoritaire, comme le pensent ceux qui ne sont pas férus de débat et de confrontation d’idées et d’arguments. La sincérité de la passion pour ce combat des droits de l’Homme, finissait toujours par faire bénéficier Me Bennani de la confiance de ses interlocuteurs et même de ses contradicteurs, si têtus soient-ils. Une confiance qui reconnait, in fine, la compétence et lui fait amende honorable.

Confiance, compétence, sincère passion mêlée de rigueur quasi-soufie, d’abord et avant tout, avec soi-même, tout pour rassurer ceux, de trois générations, qui ont été les victimes des graves violences recensées par l’IER, depuis 1956. Avec confiance en l’homme, le militant, l’ex victime comme eux, et le compétent défenseur, ils se sont confiés à lui et à sa commission, déposant entre ses mains, leurs douloureux martyres, à l’occasion des enquêteset auditions menées sur le colossal chantier de vérité et de réconciliation mené avec sérénité et sagesse efficaces sous la férule de notre illustre icône de l’OMDH, Driss Benzekri, «Ba Driss».

Chez Me Bennani, la chair même de militant politique et d’avocat recherché, dans la cité, par les grands comme par les petits justiciables, a été pétrie et aguerrie sur l’établi des procès politiques. Des procès qui ont été la matrice mère ou la maïeutique pour le combat des droits humains et leur culture. Il s’est forgé à la barre lors de ces procès et, dans les geôles aussi. Avec une sensibilité à fleur de peau pour les droits de l’Homme et la dénonciation de l’injustice chevillée au corps, il finit par forger, pour deux ou trois générations, un socle de lutte, de conquêtes, d’ancrages et de repères, pour le respect et la protection des droits de l’Homme, que nous espérons irréversibles sur le long terme, au plan sociétal et culturel, au-delà des conquêtes conduites et accumulées au plan politique et institutionnel grâce à des hommes et à des femmes de la trempe de Ssi Abdelaziz Bennani.

Avec une sensibilité des plus ardentes, une sincérité des plus sensibles aux injustices et violences faites à la dignité humaine, Me Bennani ne fait pas cas, alors que c’est flagrant, de l’ingratitude des uns ou le manque de reconnaissance des autres…Me Bennani a fait son deuil de la gratitude des uns et de la reconnaissance des autres, de ceux qu’il a défendu comme de ceux qu’il a aidé à obtenir ou à recouvrer leur dignité de personne humaine.

A mes yeux, cette occasion offerte ici, à moi et à d’autres compagnons de l’OMDH des premières heures, n’égalera pas, en fait, la joie ressentie, jadis, quand il arrivait qu’on s’échine tous les deux, moi comme élève fougueux, devant un maître aussi fougueux mais plus expérimenté, pour choisir un mot, une formule ou tournure de phrase, pour desserrer un long paragraphe, dans un projet de communiqué… Cela se passait en des temps – juste hier ! – quand le combat pour les droits de l’Homme se déroulait dans un quasi- désert de culture de droits de l’Homme et dans un environnement des plus périlleux pour de tels combattants, pionniers comme lui.

Merci Ssi Abdelaziz, un merci que je voudrais qu’il soit multigénérationnel et un salut à l’artiste du noble combat pour l’humain et aussi pour le grand amateur des arts. Tu es une œuvre d’art dans l’histoire du combat pour les droits de la personne humaine en ce pays.

Jamal Eddine NAJI

(Membre fondateur de l’OMDH, Ex membre du Bureau National)

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