Marcel Proust et la rêverie onomastique

Par Berrezzouk Mohammed

«Nom de pays : le nom» est la troisième partie sur laquelle se clôt «Du côté de chez Swann» de Marcel Proust. Elle met en récit la réflexion profonde que l’écrivain français déploie à loisir autour des noms de quelques villes. En fait, le lecteur y assiste bel et bien à ce qu’on pourrait appeler la rêverie onomastique. A partir des noms de villes que le héros-narrateur n’a pas encore visitées, tout un monde à la fois féerique et euphorique naît, car chez Proust les noms sont un «haut lieu d’effervescence de l’imaginaire» (Claude Burgelin, «Les mal Nommés»).

Ainsi les villes ne renvoient, à proprement parler, ni à des lieux réels ni à des réalités spatiales. Toute leur substance invoquée se résume davantage à la force évocatrice de leurs noms qu’à leur pouvoir vocatif. En d’autres termes, leur essence dépend étroitement de leurs sonorités et reste tributaire de leurs consonances. Dans cette perspective, les villes ne connaissent aucune extension en dehors de leurs limites phonétiques. Elles n’ont point d’existence au-delà de leur matérialité nominale, par-delà leurs composantes linguistiques. Elles semblent au fond exister aux confins de leur euphonie. Bref, les villes, réduites pour ainsi dire à leurs seuls noms, se referment hermétiquement sur elles-mêmes, sans possibilité de renvoyer à un dehors quelconque.

C’est le cas de Bal bec qui cesse d’être une plage que le héros-narrateur découvrira ultérieurement : «Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Bal bec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand», se dit-il. Cette ville devient la cristallisation d’une image plus suggestive où seuls comptent l’atmosphère que son nom suggère, le genre d’art qu’il évoque, la sensation qu’il suscite, l’impression qu’il éveille. Il en ressort que les toponymes ne sont pas des signes qui font simplement écho à la réalité extralinguistique, reconnaissable et facilement localisable. La relation que le jeune Marcel tisse avec l’espace passe inéluctablement par son nom, sa sémantique suggestive, sa valeur consonantique, sa singularité poétique. On a affaire ici à une alchimie onomastique qui se laisse lire en filigrane dans l’aveu du héros-narrateur : «Le nom de Parme, une des villes où je désirais le plus aller, depuis que j’avais lu La Chartreuse, m’apparaissant compact, lisse, mauve et doux, si on me parlait d’une maison quelconque de Parme dans laquelle je serais reçu, on me causait le plaisir de penser que j’habiterais une demeure lisse, compacte, mauve et douce, qui n’avait le rapport avec les demeures d’aucune ville d’Italie, puisque je l’imaginais seulement à l’aide de cette syllabe lourde de nom de Parme, où ne circule aucun air, et tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du reflet des violettes». Cette longue assertion corrobore derechef l’idée que les villes se résument à leur dimension phonique, se définissent par leurs allusions sémantiques, sont reconnues aux imaginations tactiles et visuelles qu’elles évoquent dans l’esprit du personnage proustien. Chaque syllabe est porteuse de métaphores inédites et se pose comme une matière imaginale. Chez Proust, le nom s’avère l’espace privilégié de l’onirisme, la topologie inédite de l’imaginaire, le territoire préféré de la catalyse fictionnelle. Balbec, dans l’esprit du héros-narrateur, est davantage une ville rêvée qu’une ville réelle.

Dans la fabrique de l’imagination nominale, il y a, comme dit Barthes, une «affinité naturelle» entre la sonorité du nom et les différentes significations que lui octroie le narrateur. On peut parler dans ce sens d’un rapport cratylé en entre le signifiant et le signifié, d’une relation motivée entre l’expression et son contenu. Dès lors Bal bec, Parme, Florence, Bayeux, Vitré, Coutances etc., ont une réalité plutôt sonore en ceci qu’elles se résument aux lettres, aux accents, aux syllabes, aux diphtongues qui composent leurs noms. En les prononçant, le jeune Marcel se plonge avec délectation dans une sorte de rêverie d’où les villes sortent métamorphosées, soumises à la seule loi mystérieuse de « leur sonorité éclatante ou sombre». Par leurs noms, elles deviennent des espaces qui «se mettent à différer de tous les autres », car elles «se tiennent à part dans les espaces de notre esprit» (Georges Poulet, «L’espace proustien») et n’ont de la réalité que l’aspect idéel et idéal, que la teneur imaginative et onirique. De leur caractère proprement sonore s’épandent et s’irisent, comme de la lampe magique, des paysages, des personnages, des atmosphères, des odeurs et des couleurs. Les villes sont sans rapport avec leur réalité physique et topographique. Elles sont «l’espace coloré des syllabes» comme le signale Proust lui-même dans son essai «Contre Sainte-Beuve». Du reste, ces syllabes en disent long sur les mystères profonds que recèle la rêverie onomastique, parlent subtilement des arcanes inexplorés des villes et en évoquent les significations spirituelles.

Cela dit, il semble que les visions exaltées, formellement suscitées par le pouvoir suggestif des noms, sont remises en question de fond en comble par le cruel démenti que leur inflige la réalité. En fait, le jeune Marcel découvre contre son gré l’immense abîme qui gît entre l’évocation imaginaire d’une ville et la rencontre effective avec cette même ville. Il paraît qu’il y a une nette rupture entre ce que suggère le nom et ce qu’il désigne pour de bon. Proust l’exprime au clair dans «A l’ombre des jeunes filles en fleurs» : «sans doute, les noms sont des dessinateurs fantaisistes, nous donnant des gens et des pays des croquis si peu ressemblants que nous éprouvons souvent une sorte de stupeur quand nous avons devant nous au lieu du monde imaginé, le monde visible». Dans «A la recherche du temps perdu», il est remarquable que la constance est bel et bien l’expérience de la déception (un mot qui revient souvent sous la plume de Proust). Une grande déception qui est due justement au passage de l’imagination à la perception, qui provient de la démarcation entre l’image que l’on se fait d’un lieu ou d’un être et leur réalité effective. Au départ, le nom cristallise en lui virtuellement de très nombreux sèmes beaucoup plus connotatifs que dénotatifs. Néanmoins, au contact de la réalité empirique, il subit une forme de pénurie à tous les niveaux : sémantique, métaphorique, esthétique etc.

Ainsi Balbec, dont l’essence poétique se résume jusqu’ici à sa sonorité à la fois bilabiale et palatale, une fois visitée par le jeune Marcel, devient une ville noircie, étiolée et prosaïque. De même son église, fort magnifiée par l’imagination, une fois rendue concrètement visible, se métamorphose en «une petite vieille pierre» dont le héros-narrateur peut « mesurer la hauteur et compter les rides». Elle n’a plus rien de persan ni de gothique ni de normand. En somme, le contact direct avec Balbec et son église bat en brèche les anciennes images nées de l’alchimie onomastique. C’est un contact si décevant que le nom cesse de donner de cette ville l’image diaprée et merveilleuse que le personnage proustien verse en elle. La rencontre effective avec les lieux «dépoétise» les noms, les dépouille de leur mystère, leur fait perdre leur magie. Cette «dépoétisation» se révèle plus encore le jour où le héros-narrateur réussit enfin à entrer à l’hôtel des Guermantes. Avant d’y accéder, sous l’effet de la rêverie onomastique, il l’auréole d’un halo médiéval, le plaçant ainsi «au fin fond mystérieux des terres» et le situant dans «ce lointain des siècles» («Le côté de Guermantes»). Or une fois dedans, tout son mystère disparaît et toute sa beauté tombe en lambeaux. Le passage de la rêverie à la réalité jette le héros-narrateur dans un monde mondain et frivole, ennuyeux et factice. Un monde où l’oisiveté, les «vaines causeries», les «frivolités stériles» et le «charme fallacieux» sont légion. Désenchanté, Marcel découvre à sa grande surprise la médiocrité du duc et de la duchesse des Guermantes. Le temps des illusions révolu, il pourra enfin porter sur la réalité déceptive un regard critique après qu’il avait été longtemps sidéré par la poétique du nom.

Avec Marcel Proust se filigrane une philosophie particulière de l’imagination. Nous ne pouvons pas trouver de visu la même beauté d’un site, d’une ville ou d’une personne que nous avons nourrie pendant longtemps dans notre imagination, car «nous ne pouvons pas voir à la fois les choses par l’esprit et par les sens» («Contre Sainte-Beuve»). Les lieux rencontrés ne tiennent pas les promesses prodiguées par leurs noms à l’imagination du personnage. Leur beauté onomastique disparaît une fois pour toutes au profit du trivial et du laid, leur prestige cède en définitive la place au «mesurable» et au «comptable». Confrontées à la réalité effective, les images de l’esprit éclatent comme des bulles de savon au contact de l’air, perdant ainsi définitivement leur illumination mythifiante.

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