Plaidoiries pour une ère de démocratie et un nouveau modèle de développement

Dans le cadre des forums de débats qu’il a programmés, dans le sillage des préparatifs de son 10e Congrès national prévu en mai prochain, le Parti du progrès et du socialisme a consacré, jeudi soir en son siège national à Rabat, une table ronde à « la question du modèle de développement », pour en rechercher les réponses.

Réunie sous la présidence de Mohamed Nabil Benabdallah, secrétaire général du PPS et la modération du journaliste Idriss Yssaoui, cette rencontre a été animée par Driss Azami Idrissi, maire de Fès et ancien ministre, Abdelahed Fassi Fihri, membre du BP du PPS et ministre, Mohamed Chiguer, président du centre Aziz Belal des études et des recherches, Abdelouahed Souhail, membre du Bureau politique du PPS, Abdelali Doumou, économiste et ancien président de la Région Marrakech-Tensift-Haouz et Mohamed Benmoussa, économiste et acteur associatif et politique.

Benabdallah: Quand-est ce que la parenthèse ouverte au niveau de l’expérience politique sera-t-elle fermée?

Ouvrant les débats, le SG du PPS, Nabil Benabdallah, a rappelé que la rencontre s’inscrit dans le cadre des préparatifs du 10e congrès national du PPS, parti qui a de tout temps accordé un intérêt particulier à la question, comme en témoigne sa littérature, mais également dans le cadre de la dynamique créée par le  Discours Royal devant les Représentants de la Nation, à l’occasion  de l’ouverture de la session du Parlement  d’octobre 2017, appelant tous les acteurs et forces vives du pays à engager un débat national mobilisateur de l’intelligence collective pour tracer les grandes lignes d’un nouveau modèle de développement en remplacement de l’actuel, arrivé à saturation.

Selon le SG du PPS, le parti estime nécessaire de répondre à plusieurs questions faisant partie des différents éléments sur lesquels repose le modèle de développement recherché et qui sera capable de générer un taux de croissance élevé, créateur de richesses et d’emploi. Un modèle capable aussi d’assurer une répartition plus équitable des richesses produites entre les citoyens et les régions, un modèle qui repose sur une meilleure gouvernance respectueuse des règles de la démocratie et des droits de l’Homme.

Et comme le temps a beaucoup de valeur et compte tenu des grandes attentes des citoyens et de la nation qu’il faut satisfaire, le SG du PPS s’est posé la question de savoir quand est ce qu’on fermera la parenthèse ouverte au niveau de l’expérience politique. Il faut bien fermer cette parenthèse pour pouvoir rechercher des réponses à toutes les questions qui se posent pour le consensus, le modèle économique et social et le modèle de développement, a-t-il dit, rappelant la nécessité de respecter les institutions (partis politiques, parlement, conseils élus) dans leurs actions visant le développement global du pays.

Abdelahed Fassi : il est temps d’aller vers un Etat de Droit économique

Tout nouveau modèle de développement, en mesure de satisfaire, ne serait-ce qu’en partie les besoins pressants de la population et permettre au pays de faire face avec succès à la mondialisation en cours doit impérativement aller vers l’instauration d’un Etat de Droit économique, tenant compte des droits économiques et sociaux des habitants, a affirmé pour sa part Abdelahed Fassi Fihri, membre du BP et ministre.

Tout le monde s’accorde à dire que l’actuel modèle de développement a échoué. Malgré les grands efforts consentis par le pays, il n’a pas réussi à résoudre les grands problèmes sociaux en matière notamment de santé, d’éducation, d’emploi, de pauvreté et de niveau de vie en général. Quant aux taux de croissance, ils sont restés en deçà des espérances et n’ont pas permis d’améliorer la compétitivité économique. Les résultats réalisés sont loin de permettre au pays de faire face à la mondialisation. Même les plans sectoriels de développement, qui bénéficient de crédits colossaux, n’ont eu aucun effet sur le niveau de vie des populations, a-t-il dit, appelant à faire bénéficier les couches sociales déshéritées des bienfaits de cette croissance, car il n’y a pas de contradiction entre performance économique et justice sociale.

Au point où l’on est actuellement, on risque de basculer vers un régime d’austérité (la compensation), qui peut se traduire par des résultats fâcheux à tous les niveaux, a-t-il averti.

Selon lui, le modèle de développement à mettre en place devra tendre vers un Etat de Droit économique, prônant un libéralisme débarrassé de toute rente, l’industrialisation du pays en liaison avec son système d’enseignement et de formation. Il doit être fondé sur une politique sociale au service de l’Homme et une répartition équitable des richesses. Il est également nécessaire de renforcer le rôle des secteurs publics (enseignement, santé, etc…), sans oublier la question environnementale dont il faut tenir compte de manière sérieuse, tout en intensifiant la lutte contre la pauvreté.

Mais ce qui importe surtout pour le PPS c’est de recourir de nouveau à la planification moderne du développement du pays, car il est incompréhensible de voir les régions et les communes disposer de leurs plans et l’Etat central travailler sans plan, à l’exception de certains plans sectoriels.

Chiguer: les bailleurs de fonds dictent leur loi

Selon le président du Centre Aziz Belal, le Maroc subit en premier lieu la loi des bailleurs de fonds et du FMI car pour eux, le pays ne doit s’occuper que de la manière de faire, alors que c’est à eux d’indiquer au pays ce qu’il faut faire. Quant aux compétences et initiatives internes, elles sont tout simplement marginalisées.

D’après les analystes du FMI, si le Maroc n’applique pas leurs directives en se dotant d’un nouveau modèle qu’ils proposent, il va se contenter dans les années à venir de gérer son sous développement, a estimé Chiguer, rappelant que c’est à l’initiative du FMI que le pays a procédé à la privatisation et à la libération de plusieurs secteurs dont les finances du pays.Il a également souligné que l’économie du pays est marquée par la coexistence de plusieurs secteurs : formel, informel et qu’elle est rongée par la corruption, la prévarication et la rente, phénomènes qui faussent d’ailleurs tout diagnostic exact et clair du modèle de développement en faillite déclarée.

En vérité, on est en face non pas d’un seul modèle de développement, mais d’une série de modes de production qui ne sont pas toujours destinés à satisfaire les besoins des populations. Les équilibres sociaux sont en effet occultés au détriment des équilibres macroéconomiques, a-t-il dit, estimant nécessaire pour le pays de rétablir le respect de la loi et en particulier, de la Constitution du pays, tout en recherchant sans plus tarder une solution au chômage des milliers de jeunes Marocains en se basant sur une industrialisation adaptée et adossée à une école de qualité. Quant au secteur privé, il doit également faire preuve de citoyenneté et de solidarité pour assumer ses responsabilités en termes de croissance et de création de la richesse et de l’emploi, a-t-il relevé.

Driss Azami : Il est possible de réaliser un taux de croissance largement supérieur à l’actuel

Bien qu’il n’y ait plus rien à tirer de positif du modèle de développement en vigueur, qui semble avoir atteint le plafond, l’on tarde à mettre la machine sur les rails pour atteindre un taux de croissance POSSIBLE plusieurs fois supérieur à l’actuel, a affirmé pour sa part Driss Azami.

Selon lui, le Maroc dispose de tous les atouts pour y arriver, à la seule condition toutefois d’avoir la volonté politique requise, partagée et annoncée et de procéder à une plus grande mobilisation autour des objectifs devant être définis dans le cadre d’un PLAN de développement à établir.

Mais pourquoi a-t-on honte de parler de planification du développement au moment où l’on parle de diverses Stratégies et Visions sur plusieurs années à venir, s’est-il interrogé, estimant indispensable de n’éprouver aucune gêne pour rétablir le procédé des plans nationaux. La dislocation de l’ex URSS n’a rien à voir avec cette approche scientifique, qui permet de fixer les objectifs et projets à réaliser en partant des données réelles du pays.

Selon lui, l’approche à adopter doit reposer en premier lieu sur le respect de la volonté populaire, car toutes les études réalisées à ce jour montrent que là où on respecte la démocratie et le vote des habitants, la pauvreté a reculé et non pas le contraire.

Il est donc indispensable de faire confiance aux habitants et de respecter les institutions, les libertés individuelles et collectives et les décisions prises au niveau des collectivités territoriales et en particulier, des Régions sans oublier les institutions partisanes et autres.

Mais, il semble que ceux qui profitent du statu quo ont peur de tout nouveau modèle de développement, qui provoquera à coup sûr des changements qui leur feront perdre leurs rentes, a-t-il fait remarquer, rappelant que le modèle économique en vigueur repose sur l’existence de plusieurs privilèges qui entravent l’initiative privée et rendent difficile la réalisation de tout projet de développement, en particulier au niveau communal et régional.

Abdelali Doumou : on n’a qu’un MODE de développement en crise et non pas un modèle

Les données disponibles au niveau socio-économique ne permettent pas de parler d’un modèle de développement mais plutôt d’un MODE de développement, a affirmé de son côté l’économiste Abdelali Doumou, qui s’est félicité de l’initiative du PPS d’ouvrir le débat sur cette question de nature foncièrement politique. Un modèle de développement repose en principe sur une pensée et un ensemble cohérent, selon lui.

Quant au mode de développement en vigueur, il se forme d’un mélange économique dominé par l’économie de rente, alimentée par la politique économique poursuivie et est donc loin d’une économie libérale, qui devrait contribuer, selon les lois du marché, à une certaine redistribution des richesses et plus-values, a-t-il dit.

Avec cette rente et la création toute récente de plusieurs privilèges, à travers la mise en place des plans sectoriels de développement (agriculture, industrie, tourisme, pêches, etc…), la redistribution des terres agricoles récupérées et des terres collectives et du système des dérogations sur les terres domaniales, une nouvelle classe acquise à la thèse d’un Etat central plus fort a vu le jour. Une nouvelle alliance a émergé entre l’Etat et les nouveaux acteurs économiques, a-t-il dit, ajoutant que cette évolution s’est traduite par un recul des services publics, malgré les efforts d’investissements réalisés (190 MMDH), la faiblesse de l’Etat territorial, en dépit du projet de la régionalisation avancée.

C’est pourquoi, il est permis de parler de crise de responsabilité, qui fait fi de la responsabilité territoriale, a-t-il dit, rappelant que les collectivités territoriales ne gèrent en fin de compte que 10% des budgets qui leur sont alloués, le reste étant détenu par le Centre.

Selon lui, ceux qui craignent le changement, la démocratie, la justice sociale et la reddition des comptes sont ceux qui profitent des dérogations fiscales (l’on parle de 33 milliards de Dirhams) et autres pour mettre la main sur les terres Melk et privées et de la concurrence déloyale au niveau des marchés publics et autres, a-t-il dit, rappelant que les investissements par exemple réalisés dans le cadre du Plan Maroc Vert n’ont pas profité aux agriculteurs et en particulier aux paysans pauvres.

Il s’est également attardé sur le modèle de régionalisation en cours au Maroc, notant que la proposition d’autonomie pour les régions du sud devra les doter d’un système inspiré du modèle catalan, alors que les autres régions du pays vont être dotées d’un modèle dualiste inspiré de ce qui se fait en France.

Au niveau sectoriel, les politiques uniformes poursuivies sont en contradiction avec la diversité territoriale, a-t-il dit, estimant que le manque de ciblage fait perdre aux projets leur performance.

La démocratie n’est pas un confort intellectuel et politique, mais un système qui vise l’amélioration de la gestion et de la gouvernance à travers notamment la participation et l’interpellation, a-t-il martelé. C’est pourquoi, d’aucuns ont peur d’un tel changement, selon lui.

Benmoussa : la quasi faillite du modèle, due à ses failles

Pour sa part, Mohamed Benmoussa a indiqué que les failles du modèle de développement en place sont d’abord d’ordre institutionnel et les choix libéraux du pays au lendemain de son indépendance ne lui ont pas permis de réaliser le développement souhaité. Des pays comme la Malaisie et l’Indonésie, jadis aussi moins développés que le Maroc, ont réussi des taux de croissance de leur PIB 12 fois supérieur que celui du Maroc, a-t-il fait savoir.

Au Maroc, la croissance est toujours tributaire des caprices du ciel et les richesses produites ne donnent lieu qu’à une faible création d’emplois, a-t-il dit, ajoutant que la répartition des richesses est confrontée à des problèmes à l’intérieur de l’entreprise et entre les entreprises, l’Etat ne jouant pas sa fonction régalienne en la matière.

C’est ainsi qu’il n’y pas de solidarité entre les entreprises, les PME et les TPE sont abandonnées souvent à leur propre sort et nombreuses d’entre elles disparaissent en fin de compte. En matière d’arbitrage fiscal, ce sont surtout les grandes entreprises qui sont avantagées à travers le système des exonérations fiscales et les rentes bancaires notamment, que vient de renforcer la décision de leur ouvrir la possibilité de financer le déficit public.

Souhail: on a besoin d’un développement inclusif pour qu’il n’y ait plus de marginaux

Avec ou sans planification stratégique, vision partagée ou consensus, le but recherché depuis toujours par le Parti du progrès et du socialisme est de réaliser un développement global suffisant pour la satisfaction de tout le monde, un développement inclusif, pour qu’il n’y ait plus de marginalisation ou d’exclusion de citoyens, a souligné pour sa part, Abdelouahed Souhail, membre du BP du PPS.

Selon lui, les politiques poursuivies en l’absence de tout modèle de développement n’ont pas aidé le pays à sortir de son sous-développement. Elles  se sont traduites à présent par une détérioration de la situation et une marginalisation d’un plus grand nombre de Marocains.

L’abandon de la planification aidant, le pays n’a jamais procédé à une évaluation de ses efforts, avant d’arriver au programme d’ajustement structurel au début des années 1980 dont les résultats sont connus de tous.

Il a également déploré l’absence de pilotage de l’œuvre de développement du pays, qui donne lieu à un vide institutionnel et de responsabilité préjudiciables à tous les niveaux.

Selon lui, le problème est avant tout politique et social avant d’être économique. C’est pourquoi, les solutions doivent être de nature politique pour permettre notamment aux élus d’exercer leurs prérogatives, de prendre des décisions et d’avoir les moyens matériels de les réaliser.

Il est indispensable donc de leur faire confiance, d’engager le dialogue et de respecter la volonté populaire qui s’exprime dans les urnes, a-t-il encore dit, appelant le pays à restaurer la planification pour savoir au moins où l’on veut et peut aller avec nos propres moyens.

Cette rencontre s’est déroulée en présence d’un grand nombre de militants du PPS, mais également de chercheurs et d’acteurs ainsi que de plusieurs journalistes, venus couvrir les débats sur un sujet d’actualité qu’est le modèle de développement du pays en panne.

M’Barek Tafsi

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