Poutine: Les raisons de la victoire

En Mars 2000, Vladimir Poutine avait été élu Président de la Fédération de Russie avec 52,9% des voix puis réélu en 2004 avec un score encore plus flatteur de 71,2% des voix. Ayant occupé, par la suite, le poste de chef de gouvernement du Président Medvedev puisque la Constitution ne lui permettait pas d’enchaîner plus de deux mandats consécutifs, Vladimir Poutine sera réélu à la tête du pays en 2012 avec 63,6% des voix et, enfin,  dimanche dernier, 18 Mars 2018, avec 76,63 % des voix.

Mais malgré ces scores honorifiques, nombreux sont ceux qui s’étonnent de voir qu’en près de vingt années d’exercice du pouvoir et avec un bilan qui semble, à première vue, loin d’être au-dessus de toutes critiques, Vladimir Poutine continue à rafler tous les suffrages.

Et même si certains, sceptiques quant à l’estime que lui accordent les russes, mettent sur le compte d’une popularité organisée digne de l’ère soviétique  les intentions de vote qu’il ne cesse d’attirer à lui, la considération accordée à Vladimir Poutine par la population est bel et bien vraie.

Cette popularité, le président la doit d’abord à son ancien statut d’officier supérieur du défunt KGB qui, pour les russes, n’est pas seulement un service d’espionnage comme on a tendance à l’appréhender de l’étranger mais une institution centrale pour le fonctionnement de l’Etat ; ce qui, en soi, est un gage d’efficacité, de rigueur et de dévouement aux intérêts supérieurs de la Nation.

Ainsi, même si la croissance de l’économie russe est en dents de scie et que le pays est passé de la 10ème à la 12ème place des puissances, d’abord à cause de la chute des prix du pétrole puis du fait des sanctions prises à son encontre par l’Union Européenne et les Etats-Unis à la suite de l’annexion de la Crimée, les russes font confiance à un président qui a apporté de la stabilité au pays et qui s’est attelé à leur faire oublier le traumatisme déchirant des années 1990 et à redorer le blason de la Russie sur la scène internationale.

Vladimir Poutine n’est pas un inconnu pour le citoyen lambda comme le sont pour leurs peuples de nombreux chefs d’Etat dès lors que ce dernier passe des heures entières dans tous les foyers de la Fédération de Russie à répondre directement aux questions qui lui sont posées par les téléspectateurs lors d’émissions de télévision qui sont de vraies «conversations au coin du feu» et dont les russes sont très friands.

En outre, sa passion pour le judo et pour de nombreuses autres disciplines sportives sont là pour faire de Vladimir Poutine «un esprit sain dans un corps sain» et pour renforcer, par là, son image d’homme puissant et vertueux en cette époque où la vertu est loin d’être l’apanage des puissants.

Et si, à l’étranger, on lui reproche la crise économique qui, en 2014, avait plongé la Russie dans la récession, les russes quant à eux n’en ont cure et n’oublient pas que, dès sa venue au pouvoir, il avait permis au pays d’éviter le gouffre dans lequel il était sur le point de tomber en stabilisant la croissance autour de 7% même s’il reste vrai, néanmoins, que des facteurs exogènes tels que les exportations des minerais et des  hydrocarbures y furent pour beaucoup.

Le russe moyen n’oubliera jamais non plus qu’après l’humiliation qui lui était restée collée  au front lors de l’effondrement de l’URSS et la venue d’Eltsine aux commandes de l’Etat, l’arrivée de Poutine a indéniablement permis au pays de faire un retour en force sur la scène internationale et de donner un coup de boutoir à l’influence américaine en Asie Centrale, en Europe et au Moyen-Orient. La contestation du bouclier anti-missile américain, le renforcement de la présence russe dans la Baltique, la modernisation des forces armées, les guerres de Georgie et d’Ukraine ou encore l’intervention en Syrie sont autant de faits qui rappellent au monde entier que la Russie de Poutine est bien la fille de la défunte URSS et qui pousseront toujours les citoyens russes à manifester de la reconnaissance envers leur Président. De l’avis de certains observateurs, le soutien populaire à Poutine lui viendrait  du fait qu’en poursuivant une politique extérieure basée sur la confrontation «victorieuse», il serait parvenu à imposer une certaine vision «apolitique» de la situation interne du pays, une vision qui a poussé la population à soutenir un pouvoir qui se retrouve ainsi sans réelle concurrence tant et si bien que l’élection de dimanche dernier s’est immédiatement transformée en un référendum de soutien à un  président sortant qui semble n’être pas encore prêt de sortir.

Mais si Vladimir Poutine n’a pas encore présenté aux russes le détail du programme socio-économique qu’il compte appliquer au cours de son quatrième mandat, il leur a tout de même promis de réduire de moitié la pauvreté, d’augmenter l’espérance de vie, d’investir dans les infrastructures et de veiller à l’amélioration du financement des soins de santé et des retraites qui, bien que particulièrement basses, coûtent très cher à un Etat qui contrôle 70% de l’économie russe et qui, pour renouer avec la croissance, se verra contraint de réformer en desserrant son emprise sur l’économie. Poutine va-t-il donc faire sienne une thèse qui, en prônant la libéralisation de l’économie pourrait, à terme, conduire à cette libéralisation politique qu’il redoute tant ? Rien n’est moins sûr…

Sur le plan politique, il ne faut pas s’attendre à de grands changements. Ainsi, en matière de politique interne, Poutine a dit lui-même «Pour l’instant, je ne prévois pas de réforme constitutionnelle». S’agissant, par ailleurs, de politique étrangère, force est de reconnaître que tout semble, pour l’heure, lui réussir. En effet, ni la confrontation avec les Occidentaux, ni la présence de l’armée russe en Ukraine et en Syrie, ni même la toute récente tentative d’empoisonnement d’un ancien espion russe qu’on a voulu lui coller sur le dos, sans coup férir, n’ont eu raison de la popularité du président russe. C’est d’ailleurs parce qu’il ne cesse de brandir l’étendard de cette stabilité que les russes recherchent par-dessus tout, par crainte d’une réédition du chaos politique et économique qu’ils ont vécu dans les années 1990, que Vladimir Poutine est parvenu, ce dimanche, à recueillir plus de 76% des suffrages.

Il semble donc que pour le russe moyen Vladimir Poutine est parvenu à se confondre avec l’Etat russe à telle enseigne que voter Poutine revient à voter pour l’Etat donc à voter pour la continuité et la stabilité lesquelles revêtent une importance extrême en cette ère de grands bouleversements et de grandes inconnues.

Enfin, à l’issue de ce quatrième mandat qu’il entamera le 7 mai prochain, Vladimir Poutine aura 71 ans. Va-t-il appeler à une modification de la Constitution pour pouvoir rester aux commandes de l’Etat après 2024 ? Il est encore trop tôt pour en parler d’autant plus que le Président russe a déjà annoncé son intention de ne point «rester au pouvoir jusqu’à 100 ans» et, qu’à l’heure qu’il est, nul ne sait s’il compte reconduire son homme de confiance, Dimitri Medvedev, au poste de Premier ministre ou alors décharger ce dernier et sortir de son chapeau un nouvel homme fort qui pourrait être aussi son successeur et celui qui lui permettra de profiter d’une paisible retraite bien méritée.

Nabil El Bousaadi

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