Trop blanc pour être de l’histoire

Entre le 26 mai et le 4 juin 1940, les plages de Dunkerque sont ravagées par la guerre en cours. Venus de Belgique, d’Angleterre, du Canada et de France, des soldats alliés se retrouvent pris sous le feu des forces allemandes. Une vaste opération d’évacuation est mise en place pour tenter de les sauver…

Totale immersion au cœur de l’action : c’est le leitmotiv de ce film de guerre. Efficace, à coup sûr. Impressionnant en termes d’impact physique : on ressent de plein fouet le sifflement des balles, le souffle des bombes, la poussée des vagues. Pas de répit, le danger est permanent, sans cesse relancé. Christopher Nolan, nouveau roi de Hollywood réputé pour ses (dé)constructions baroques, continue de fragmenter son récit, mais en tempère la complexité. Pour une raison simple : il n’est question que de gestes de survie. Pas besoin de mots pour ça — le film est très laconique, presque muet. Mais lyrique. C’est une sorte d’oratorio profane que le cinéaste orchestre. Comme un hommage solennel aux soldats : ceux qui ont disparu comme ceux revenus de l’enfer, qui ont craint, un moment, de passer pour des lâches.

L’équipage d’un destroyer qui se retrouve soudain noyé sous le coup d’une torpille. Un aviateur qui a réussi son amerrissage, mais qui reste coincé dans son cockpit. Des hommes dans l’eau, brûlés vifs par une nappe de mazout en feu. Ce sont là les séquences marquantes d’un film qui n’apporte, malgré tout, rien de vraiment nouveau, à la différence d’Il faut sauver le soldat Ryan, de Steven Spielberg, ou de La Ligne rouge, de Terrence Malick, auquel on pense parfois, dans sa manière de flotter entre la vie et la mort. Plus gênant : l’emballement patriotique très appuyé, lorsque surgit la flottille civile, valeureuse. Tout juste si, à la fin, l’hymne britannique ne se met pas à résonner.

Cette grande fresque historique a quelques problèmes avec l’histoire et dénonce une auteure anglaise dans une tribune cinglante publiée par The Guardian. Quelques journalistes français avaient déjà fait remarquer le prisme très britanno-britannique de Dunkerque, sorti en salle le 19 juillet. Le film, qui retrace l’opération Dynamo – l’évacuation jusqu’aux côtes anglaises de 330 000 Alliés en mai 1940 – omet aussi bien le sacrifice de dizaines de milliers de soldats français pour tenir le front aux Allemands que les 39% de Français qui ont accosté à Douvres. Mais Sunny Singh (1) pointe un autre oubli passé plus inaperçu aux yeux des critiques.

Le parti du film est d’immerger le spectateur aux côtés de ceux qui fuyaient plutôt que ceux se faisaient canarder. A ses yeux, rien n’explique en revanche la somme d’omissions qui a conduit au blanchiment des troupes. Sur les plages de Dunkerque, en mai 1940, se trouvaient au moins 1 800 soldats des forces royales indiennes, dépêchés tout droit de Bombay pour venir en aide aux troupes britanniques. Et parmi les quelque 130 000 Français évacués jusqu’à Douvres, des soldats marocains, algériens, tunisiens étaient présents. «Si quelques visages non-blancs peuvent être aperçus dans les scènes de foule sur la plage, c’est à peu près tout», regrette Sunny Singh. Et de préciser que la flottille, qui a évité le carnage initialement prévu par Churchill – qui pensait au mieux secourir 40 000 hommes – était constituée, pour un quart, de matelots d’Asie du Sud et d’Afrique de l’Est. Rien de tout cela n’est montré dans le film.

Dans une production de cette taille, qui résulte de « plusieurs centaines de petites et grosses décisions », une telle erreur n’a rien d’accidentel, estime-t-elle. Christopher Nolan suit les traces de réalisateurs, d’hommes politiques, qui racontent depuis longtemps une version « blanchie » de l’histoire. Et de rappeler que les photos de Paris en 1944 mettent en scène une Libération entièrement blanche, alors que 65% des troupes françaises venaient d’Afrique de l’Ouest.

Le réalisateur omet complètement « l’ordre hiérarchique racial qui a décidé de la vie ou de la mort des troupes coloniales anglaises et françaises à Dunkerque et après ça dans l’histoire». Car, «en réalité, les troupes non-blanches étaient les dernières de la file d’évacuation», raconte l’auteure. Le salut des soldats blancs s’est fait avec l’aide, et surtout aux dépens des «autres», «afin d’éviter une catastrophe absolue pour les Alliés».

Ne pas reconnaître ces «autres» comme des alliés dans le passé est un continuum dangereux, nous alerte l’auteure, qui reproche au film de Christopher Nolan de continuer à alimenter cette vision biaisée de l’Histoire. Une vision qui permet de « dégainer facilement le sentiment anti-immigration», sans reconnaître ceux qui sont « morts pour conquérir les libertés que nous chérissons tant ». Plutôt qu’effacer et déshumaniser, le réalisateur aurait pu «créer de la pitié, de la compassion, de la sympathie, et même de l’amour pour ceux qui sont étranges ou étrangers». C’est pour cela que Dunkerque n’est pas – comme toute histoire – qu’une simple histoire, conclut-elle.

Mohammed Bakrim

Top