Le crime d’Ahmed Sefrioui?

Depuis la parution de son premier roman en 1954, Ahmed Sefrioui a été l’objet d’une attaque sans précédent. Une attaque violemment dénigrante, vitriolisante, émanant en gros des critiques et des écrivains marocains, pour la plupart issus politiquement de la gauche marxiste. Ceux-ci n’ont point hésité à taxer délibérément son œuvre de «folkloriste», d’«exotique», d’«ethnographique», de « néocolonialiste» et à qualifier sans ambages son auteur d’«amuseur des Français».

A. Laâbi dans la revue ‘‘Souffles’’ et A. Khatibi dans son essai ‘‘Le roman marocain’’ n’ont pas ménagé leurs mots. Pour le premier, «les œuvres de Sefrioui ne dérangeaient pas. Elles décrivaient une vie quotidienne en hibernation, s’y complaisaient des états d’âmes qu’appréciait beaucoup le public étranger friand d’exotisme serein et d’orientalisme». Quant au second, en peu de mots, il condamne sévèrement ‘‘La boîte à merveilles’’ : «le roman de Sefrioui se conçoit aisément comme une monographie ethnographie romancée».

Ces deux lectures, tombant comme une chape de plomb, place d’emblée une belle plume sous le signe de l’oubli absolu. A partir de ce moment fatidique, A. Sefrioui reste bel et bien, comme dit nommément A. Lahjomri, «notoirement méconnu». Une telle méconnaissance se traduit par la négligence qu’on lui voue et s’explique dans cette forme d’excommunication dont il fait l’objet. Aussi, très peu de livres et de thèses lui sont-ils consacrés jusqu’à présent en comparaison avec d’autres écrivains comme D. Chraïbi, T. Ben Jelloun, A. Laâbi, A. Khatibi, M. Khair-Eddine… Sefrioui a dû donc traverser presque un demi-siècle dans l’anonymat, tout couvert sous les oripeaux de l’amnésie préméditée. Son nom est systématiquement absent dans plusieurs anthologies de la littérature marocaine d’expression française ; certains manuels scolaires lui réservent une petite place dans la palette des extraits romanesques choisis. Il semble bien qu’un verdict à la fois littéraire et culturel a scellé une fois pour toutes le destin d’un auteur et de son œuvre.

Quel est donc le «crime» de Sefrioui ? Pour quelles raisons est-il ainsi condamné ? Ses détracteurs ont-ils raison ou tort ?

Pour comprendre le discrédit qui a frappé de plein fouet cet écrivain, il fallait se rappeler les circonstances historiques et intellectuelles dans lesquelles il a écrit ses œuvres. Le Maroc était encore sous le protectorat français. Par conséquent toute œuvre, quel que soit son genre, se  devait d’être empreinte de l’élan nationaliste, de dénoncer le colonialisme, de critiquer les marasmes de la société traditionaliste, de faire preuve d’acte de résistance. Bref participer tout simplement de la littérature engagée. L’écrivain marocain, à cette époque, n’avait pas le choix. Pour être bien reçu dans le champ culturel national, il devait répondre aux attentes du public et flirter avec le nationalisme naissant. Il devait doubler son statut d’écrivain de celui d’intellectuel militant. La littérature n’était alors ni une affaire personnelle ni un besoin individuel. Dans ce contexte, il faut le dire, Sefrioui semblait s’inscrire en porte à faux. En effet, son œuvre n’est pas en prise directe sur le politique. Elle ne porte sur la société marocaine aucun regard critique. Tout dans son univers romanesque semble calme, paisible, bien équilibré, marqué de religiosité et de mysticisme.

De surcroît, aux yeux de la machine critique, le grand crime de Sefrioui, son crime impardonnable, est d’avoir occulté expressément la présence des Français coloniaux : «le public nationaliste marocain a reproché à Sefrioui d’avoir négligé la situation de l’enfant colonisé et d’avoir en somme ‘‘déshistorisé’’ le quotidien», lit-on sous la plume de Khatibi. Mais comment interpréter cette absence des Français dans l’œuvre de Sefrioui ? Est-elle un consentement au colonialisme ? Ne cache-t-elle pas, au contraire, une forme de refus à son égard ? Certains critiques, comme Marc Gontard par exemple, ont considéré l’absence du colonisateur dans ‘‘La boîte à merveilles’’ comme une mise à mort de ce dernier. Ils y voient plutôt un assassinat littéraire des Français et une négation préméditée de leur impérialisme. Ils y lisent un rejet sans détour de cet Autre et un déni scripturaire de son existence effective. Sefrioui joue sa propre identité contre celle de l’Autre colonisateur en faisant l’impasse sur ce dernier, en parlant seulement des siens, en magnifiant leurs us et coutumes, en utilisant des mots et expressions dialectaux, en faisant de l’oralité son cheval de Troie. Ainsi, mettre en récit des conteurs qui racontent avec brio des histoires au compte d’un public donné, revient en principe chez Sefrioui à réhabiliter une tradition populaire que l’on n’a pas cessé de banaliser et de discréditer dans les milieux académiques. Dans ‘‘Le chapelet d’ambre’’ et  ‘‘La boîte à merveilles’’, on assiste à la présence d’une panoplie de conteurs. Par là l’écrivain accorde une place de choix à l’oralité au sein des textes écrits. Dès lors l’oralité et la scripturalité se télescopent, se recoupent et se compénètrent dans jeu qui permet de conférer au roman marocain francophone une richesse et une diversité inouïes qu’il est rare de trouver dans le roman occidental. Après lui, même ses détracteurs se sont alignés dans la même optique. Ben Jelloun dans ‘‘Harrouda’’, Laâbi dans ‘‘Le fond de la jarre’’, Khair-Eddine dans ‘‘Il était une fois un vieux couple heureux’’, Khatibi dans ‘‘Pèlerinage d’un artiste amoureux’’, Loakira dans ‘‘L’esplanade des saints &Cie’’, tous recourent aux sources de l’oralité et en font la composante pivotale de leurs récits. Cette oralité s’y exprime par le fonctionnement du genre contique, l’emploi délibéré des mots et expressions issus directement du dialecte marocain ou berbère, le déploiement des tours de style qui donnent à leur production littéraire le parfum de la tradition, la mise en scène des personnages fortement liés à la fiction orale (la grand-mère, le fou, le «majdoub», le clochard, le crieur public…), la présence des noms relevant du monde légendaire et mythique. Ce qui a été jadis considéré comme un crime chez Sefrioui, (les thèmes folkloriques), on le retrouve reconduit dans les œuvres de ses ennemis jurés. Des thèmes comme le hammam, le msid, les fêtes religieuses, les nuits de noces, la voyance, la halqa… sont remis à l’honneur par ses anciens détracteurs.

Il paraît donc, incontestablement, que Sefrioui a été injustement jugé et que son œuvre a été très mal lue. Ainsi, les arguments avancés par ses adversaires sont mal fondés, ne s’appuient sur aucune vision esthétique, ne sont pas justifiés par «des motifs de beauté» comme dit Proust. On peut dans ce sens parler d’une critique qui frise davantage la provocation. Il s’agit là d’une critique à fleur de peau, aveuglée par une idéologie étriquée. Une critique proprement polémique, dogmatique, se contentant simplement d’une lecture politico-militantiste. Un Laâbi, un Khatibi, et tant d’autres, présumés être «progressistes», vont ultérieurement commettre le même crime que Sefrioui, car leurs œuvres, bon gré mal gré, donneront une place de choix à ce qui a été partialement pris pour des thèmes voués aux gémonies : folkloristes, exotiques, ethnographiques et néocolonialistes.

Mohammed Berrezzouk

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