Tunisie: débat inédit entre les deux finalistes de la présidentielle

D’un côté un austère spécialiste du droit constitutionnel, de l’autre un homme d’affaires clivant au verbe facile: les finalistes à la présidentielle tunisienne, deux candidats aux antipodes, s’affrontent vendredi lors d’un débat très attendu à deux jours du scrutin.

Le face-à-face entre l’universitaire Kais Saied, 61 ans, et l’homme d’affaires et des médias Nabil Karoui, 56 ans, tout juste sorti de prison, clôt une campagne rocambolesque, marquée par la libération mercredi du second, incarcéré depuis un mois.

Dès sa sortie de prison, ce duel télévisé a été annoncé, une première dans le pays pionnier des Printemps arabes.
«Enfin… le débat !», titre vendredi en Une le quotidien Al Chourouk. «Ce soir ou jamais», écrit Le Temps, qui qualifie le duel de «décisif». Pour le journal Al Maghreb, le face-à-face doit «permettre aux sept millions d’électeurs tunisiens de savoir qui mérite leur confiance».

Au premier tour de la présidentielle début octobre, les deux outsiders étaient arrivés en tête, au détriment de l’élite politique en place, sanctionnée par les urnes.

Candidat sans parti, M. Saied a obtenu 18,4% des voix contre 15,5% pour M. Karoui, candidat sous les couleurs de Qalb Tounes, un parti qu’il a fondé en juin.

Le 23 août, le publicitaire avait pourtant été arrêté et placé en détention pour «fraude» et «blanchiment d’argent».
Sa libération a relancé la campagne, et les candidats jouent leurs dernières cartes vendredi –samedi étant jour de silence électoral avant le scrutin dimanche.

M. Karoui a effectué vendredi matin sa première visite de campagne à Bizerte (nord), sa ville natale, où il a été accueilli par une immense foule.

Les préparatifs ont commencé sur l’avenue Bourguiba, au coeur de Tunis, pour son premier et dernier meeting de campagne vendredi après-midi.

Les partisans de M. Saied se réuniront non loin et au même moment, mais leur candidat, qui n’a participé à aucun rassemblement, ne sera pas présent, ont-ils indiqué.

Le débat entre les deux finalistes prévu à 21H00 (20H00 GMT) doit être diffusé sur la plupart des chaînes tunisiennes, et plusieurs chaînes étrangères.

Il sera «plus interactif» que les trois soirées politiques avec 24 candidats au premier tour, qui avaient été massivement suivies, assure Belabbès Benkredda, l’un des organisateurs.

Après une introduction de trois minutes chacun, les deux finalistes devront répondre aux mêmes questions, puis auront ensuite la possibilité de réagir aux propos de leur rival.

Sur la forme, tout semble opposer les deux hommes: surnommé «Robocop» pour sa diction rigide et son visage impassible, l’ex-enseignant de droit à la retraite s’exprime dans un arabe littéraire châtié, parfois ampoulé. Il vit dans un quartier de la classe moyenne et son QG est installé dans un appartement décrépit du centre-ville.
Tout le contraire du magnat des médias, un communicant chaleureux, séducteur, s’exprimant en dialecte tunisien parsemé de français. Cheveux gris gominés, il conduit des voitures de luxe et vit dans une belle demeure de la banlieue chic de Tunis.

Sur le fond, Kais Saied propose une décentralisation radicale du pouvoir et une révolution par le droit, son thème de prédilection. Il reprend des slogans de la révolution de 2011, appelant à redonner «le pouvoir au peuple» tout en restant très légaliste, ce qui lui vaut d’être largement plébiscité par les étudiants –notamment ceux qui furent les siens.

Nabil Karoui, qui fondé avec son frère Ghazi l’une des principales chaînes de télévision du pays, Nessma, a fait de la défense des plus démunis son cheval de bataille, puisant volontiers dans le registre du lyrisme. Il se présente comme le «père» de la «grande famille» de ses électeurs.

Alors que le parti d’inspiration islamiste Ennahdha, arrivé en tête des légisaltives du 6 octobre, mène des tractations pour tenter de rassembler une majorité gouvernementale, Nabil Karoui s’est de nouveau présenté comme un rempart face à l’islamisme.

Réactivant un clivage utilisé en 2014 –et qui n’avait pas empêché progressistes et islamistes de s’allier pour gouverner–, il a accusé Kais Saied d’être une courroie de transmission d’Ennahdha.

Tout en étant conservateur, l’universitaire a toujours clamé son indépendance des partis et défendu la primauté du droit sur la religion.

Les sept millions d’électeurs tunisiens retournent dimanche aux urnes pour la troisième fois en un mois, dans un contexte économique difficile, qui alimente une grogne sociale croissante.

(AFP)

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