Turquie-Grèce: Bruits de bottes à la frontière…

Mais quelle mouche a donc piqué le président turc Recep Tayyip Erdogan pour qu’il envoie ses soldats s’infiltrer chez le voisin grec et occuper une petite bande de terrain d’environ un hectare et demi au nord-ouest du pays à la frontière gréco-turque d’Evros ? Et pourquoi, par ailleurs, avoir choisi ce moment de confinement généralisé à cause de la pandémie du coronavirus pour remettre en question les frontières terrestres et maritimes qu’il partage avec son voisin grec alors qu’elles avaient été clairement délimitées par le Traité de Lausanne de 1923?

S’il semble, à première vue, qu’il s’agit-là d’un acte isolé, il n’en est rien en réalité dès lors que ce malencontreux évènement s’inscrit dans une longue série de remise en question, par la Turquie, de la souveraineté grecque sur toutes les frontières communes car si, pour Athènes le traité précité est «coulé dans le marbre» donc définitif, pour Ankara, celui-ci doit encore être «révisé car écrit depuis près d’un siècle».

A noter que ces derniers temps, des tensions ont fait leur apparition entre les deux pays d’abord en raison d’un différend portant sur les droits d’exploration gazière au large de Chypre puis du fait des récentes mesures prises par la Grèce à l’effet d’installer une clôture de 12,5 kilomètres de long afin d’empêcher l’accès à l’Union Européenne aux réfugiés et aux migrants.

Or, cette incursion des forces d’Ankara en territoire grec aurait pu passer inaperçue si «Army Voice», un site indépendant spécialisé dans les affaires militaires, ne l’avait pas dévoilée en publiant une photo montrant une trentaine de soldats turcs dressant un campement en territoire grec. Cet évènement a provoqué un vif émoi en Grèce à telle enseigne que si le ministre grec des Affaires étrangères avait, dans un premier temps, nié les faits, il avait fini par admettre, le lendemain, dimanche 24 mai, qu’il y avait bien « eu présence des forces turques sur un petit terrain le long du fleuve Evros ». Aussi, pour arrondir les angles, un communiqué de l’ambassade de Turquie à Athènes avait-il tenu à préciser «qu’il ne s’agit pas d’une querelle de frontière (mais) plutôt (d’)un problème technique absolument normal pour des voisins qui partagent une frontière terrestre». Il ajoutera : «ce n’est pas un problème alors ne transformons pas cela en problème».

Or, loin de calmer le jeu, la déclaration du diplomate turc, «suspecte» aux yeux de l’avocate Stavroula Tomara, spécialiste des questions gréco-turques, n’a pas eu l’effet escompté puisqu’elle a poussé l’opposition à réclamer la démission immédiate du chef de la diplomatie, Nicos Dendias, car «s’il ne s’agissait que de questions techniques», elles auraient dû être dénouées le 15 Avril dernier quand Athènes avait informé Ankara de son intention de « renforcer cette frontière pour faire face à toute nouvelle arrivée massive de migrants».

Pour rappel, à la fin du mois de Février dernier, la Turquie avait annoncé qu’elle laisserait la voie libre aux migrants pour accéder en territoire européen. Des milliers de réfugiés furent alors repoussés par les forces frontalières grecques et ce n’est qu’à la mi-mars, que la Turquie avait bouclé ses frontières avec la Grèce au titre de la mise en place des mesures visant à enrayer la propagation du Covid-19.

Enfin, en s’érigeant, désormais, comme importante force navale dans la région, la Turquie qui, à l’issue de l’accord turco-libyen, s’est attribué «la part du lion en matière de souveraineté en mer Egée» aurait délibérément créée cette tension avec la Grèce le long du fleuve Evros pour obliger cette dernière à s’asseoir à la table des négociations et renégocier le sort à réserver à certains petits territoires insulaires comme «Imia» ou encore la petite île habitée de Gavdos au sud de la Crête afin de pouvoir les placer sous la souveraineté d’Ankara. Y parviendra-t-elle ? Attendons pour voir…

Nabil El Bousaadi

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