Des zones de turbulences pour le théâtre au Maroc?

Le théâtre marocain traverse ces derniers temps des zones de turbulences qui, si l’on n’y prend pas garde, pourraient donner le coup de semonce à un art qui se caractérise, depuis sa naissance à la modernité, par sa fragilité économique autant que sociale, politique et idéologique.

Un conflit et un bras de fer incompréhensibles entre le ministère de tutelle et les praticiens qui n’a que trop duré, la réduction en peau de chagrin, serions-nous tentés de dire, des productions théâtrales et le cantonnement pour quelques troupes à l’aire géographique arabe, malaise au sein du corps professionnel dû non seulement à des dissensions internes mais aussi et surtout à un délaissement sociétal chronique, fruit de problèmes structurels qui n’ont que trop duré.

Avec l’avènement du gouvernement d’alternance à la fin des années quatre-vingt-dix, les hommes de théâtre allaient enfin reprendre confiance en leur choix, voyant le domaine pour lequel ils ont été formés (ISADAC essentiellement) faire l’objet d’une attention particulière de la part du Ministère de tutelle. Celui-ci institue alors le Fonds d’aide à la création et à la diffusion théâtrales, entame des réflexions sur l’organisation du métier avec tous les avantages y afférents. Ces mesures incitatives vont permettre à plusieurs jeunes de former des troupes un peu partout au Maroc et permettre à la profession de faire vivre l’art théâtral et par conséquent, les gens du métier.

Mais très vite, tout ce monde va déchanter et la plupart se tourne vers la télévision et le cinéma, des domaines plus valorisants et plus lucratifs. Malgré une augmentation substantielle de la somme allouée à la production et à la diffusion, la domiciliation de certaines troupes dans des théâtres de plus en plus nombreux dans notre pays, et quelques petits avantages sociaux et professionnels, des troupes périclitent puis disparaissent, des hommes et des femmes de théâtre de haut niveau abandonnent le métier pour se tourner vers d’autres activités et la grogne commence à sourdre au loin sans que les responsables n’y prêtent attention.

Certes, certaines troupes affichent clairement leur indépendance. Leur travail repose essentiellement sur leurs propres efforts et refusent d’être des assistés de la part d’un Ministère qui nécessite lui-même un appui conséquent pour pouvoir jouer le rôle qui lui est dévolu. Ces troupes – et elles sont malheureusement rares- font du bon travail et représentent le Maroc un peu partout dans quelques pays du monde arabe ou dans certains pays étrangers. Le reste de la troupe est constitué malheureusement de véritables assistés qui s’en tiennent – à juste titre d’ailleurs – à l’idée que le théâtre est un service public.

Il me semble malgré tout qu’une politique plus participative et plus offensive devrait être menée par le département de tutelle. Revoir les modalités d’octroi des subventions en incitant davantage les responsables des troupes à chercher des fonds ailleurs et ne pas se contenter de la somme modique que leur réserve le Ministère. Celle-ci devrait, bien entendu, être revue à la hausse, réservant une bonne part à la formation continue et à la participation des hommes de théâtre aux prestigieux festivals à travers le monde. Un travail en amont devrait aussi être pris en considération par une formation académique de haut niveau, une pré-formation régionale performante et une action d’envergure pour l’éducation artistique (Ministère de la Culture et de la Communication, Education Nationale, Médias, Collectivités territoriales,…) sans laquelle le théâtre, comme toute forme d’art, serait tronqué de la sève qui le nourrit et le fait grandir.

Ahmed Massaia

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