Le parcours original du grand combattant

Feu Si Abderrahmane Youssoufi

Mohamed Khalil

Resté, pendant longtemps, à l’ombre et second couteau de feu Abderrahim Bouabid, Si Abderrahmane Youssoufi a rempli, avec l’avènement de l’alternance, une mission historique pour le Maroc.

Retour sur ses grandes qualités mais surtout sur sa patience et les immenses difficultés auxquelles il a fait face, l’amenant, souvent, à observer la politique de la chose vide, sans pour autant renoncer à l’essentiel : ses convictions politiques et ses valeurs humaines. Parcours d’un Sisyphe.

Si Abderrahmane n’a pas eu une vie facile ou tendre. Il peut s’enorgueillir d’avoir fait partie de cette élite intellectuelle qui s’était engagée, à la fleur de l’âge, dans le combat anticolonialiste.

Il fera preuve d’abnégation et de fidélité à toute épreuve à sa patrie, lors du combat pour la libération du Maroc.

Aux premières années de l’indépendance, il sera, à l’instar de nombreux nationalistes et révolutionnaires, de tous les combats pour jeter les jalons du Maroc indépendant.

Témoin actif de scissions et de séparations…

Il ne vivra pas que cette joie mais goutera au destin amer qui le fera marquer par des séparations successives, avec le Parti de l’Istiqlal, ensuite avec l’UNFP, puis avec «Option révolutionnaire, le courant Amaoui et d’autres, avec autant de bifurcations syndicales…

Sans abandonner ses objectifs nationalistes, il a su épouser, progressivement, les vertus de la démocratie et de la justice sociale.

Mais pour arriver à une telle maturation, c’est toute une histoire. Celle que Si Abderrahmane a endurée…

Car à chaque tournant de cette histoire, il sera ravagé par les  comptes politiques et politiciens, les surenchères et les tiraillements, tout au long de sa longue et intense vie.

Passons en vrac les multiples difficultés et écueils rencontrés.

Youssoufi aura été tant marqué par l’année 1963, marquée par une répression sans précédent au Maroc (arrestations de dirigeants politiques, procès et jugements expéditifs…).

Depuis, il s’était impliqué dans une opposition farouche contre la Monarchie, avec l’exil comme seul choix, face à la répression de l’époque et la privation de liberté.

Depuis 1965 et l’enlèvement de Ben Barka, il sillonnera le monde, entre la France et l’Espagne, et le monde arabe, entre Alger, fraichement indépendante, Damas et Baghdad, où le parti Baâth, panarabe rimait avec le Nasérisme triomphant en Egypte. Cette conjoncture, soldée par l’arrivée de partis progressistes au pouvoir dans ces capitales, avait donné des ailes et des idées aux gouvernants locaux de généraliser la «révolution» pour atteindre les pays conservateurs, «alliés de l’impérialisme».

Un milieu souvent hostile…

Il faudra dire que toutes ces tentatives et les tentations de vivre un asile doré n’avaient pas entamé les convictions du défunt.

Durant 15 années, loin de sa patrie et injustement condamné, il n’a jamais marchandé son patriotisme ni trahi ses convictions patriotiques, à un moment où les tentations putschistes effleuraient les esprits des politiques, y compris dans son propre entourage.

Ni pendant ni après la «guerre des sables» entre Alger et Rabat, alors que de nombreux militants de l’UNFP, notamment la tendance rangée derrière Fkih Basri, avaient trouvé refuge en Algérie.

Il disparaitra des radars, un certain temps, pour réapparaitre et prendre, lentement mais sûrement, les rênes de la direction de l’USFP, formation née à la suite d’une scission au sein de l’UNFP, en 1974.

Un sage social-démocrate

Il faudra attendre l’année 1975, la Marche Verte et le « processus démocratique », pour revoir Youssoufi refaire surface sur la scène politique. Lors d’une apparition, en vidéo, pour annoncer ses nouvelles convictions de social-démocrate. Avec d’autres mots, c’est la fin de l’ « Option révolutionnaire » et de la lutte armée, dont la dernière tentative, d’attaque armée contre des forces auxiliaires, fut celle de 1973 à Moulay Bouazza…

Et puis, des séjours plus prolongés en France et un suivi, surtout, du mouvement estudiantin, avec Moulay Mehdi Alaoui, notamment au sein de l’Union nationale des étudiants du Maroc.

C’est là, selon ses proches amis, la meilleure période du combat de Si Abderrahmane. Cela lui a permis, face au gauchisme naissant, de «revoir sa vision et d’envisager l’avenir avec plus d’optimisme et de sérénité».

Cela s’est vérifié, lors de la formation du gouvernement Youssoufi I, par la présence de 4 ténors de l’UNFP-USFP (Larbi Ajjoul, Mbarki, Khalid Alioua et Nasser Hajji) anciens responsables à Paris…

Si Abderrahmane, depuis sa jeunesse politique, s’était habitué à évoluer dans un environnement complexe, compliqué et souvent hostile, où les rivalités et les manœuvres ont cours, librement mais secrètement.

Son destin était lié à des personnages politiques qui ont marqué le Maroc indépendant.

Il avait à composer, surtout, avec des dirigeants de la trempe de Ben Barka, Mohamed Basri, Abderrahim Bouabid, Omar Benjellouni, Noubir Amaoui et d’autres…

Selon ses intimes, c’est durant cette période qu’il a appris à moins parler et, surtout, écouter.

C’est à partir de ce moment que l’on peut parler d’un autre Youssoufi, le social démocrate convaincu.

Il mettra fin à son exil, en 1981, pour renouer avec la Patrie qu’il n’a jamais reniée.

Il héritera, en 1992, d’un parti miné par les rivalités et les dissensions.

Il réussira, dans un premier temps à le mettre sur la voie du progrès, pour en faire l’ossature centrale de la Koutla démocratique.

Un excellent encaisseur…

Dans ce combat multiforme, il était un excellent boxeur. Il encaissait les coups durs, tout en infligeant des punchs courts,  efficaces et à l’impact profond.

Et si Abderrahim Bouabid était connu pour être le fédérateur des tendances en difficile cohabitation au sein de l’USFP, Youssoufi aura été, au Ve congrès de 1989, le sauveur d’un parti au bord de l’explosion, grâce à son charisme, sa patience, son  écoute et sa tolérance, face  à Amaoui et ses syndicalistes en mal de puissance. Mais il n’a fait que retarder l’échéance du clash avec Noubir Amaoui et sa scission, qui aura fait énormément de mal à Si Abderrahmane.

Il héritera, en 1992, de feu Bouabid, un parti au bord de l’explosion… miné par les ambitions et les opportunismes.

Et puis, nouvelle tentative d’exil en France, après les résultats électoraux de 1992.

Mais son retour au pays, sera d’un grand apport au pays.

Avec Ali Yata, Boucetta et Bensaid Aît Idder, il négociera un bon virage démocratique avec feu Sa Majesté Hassan II.

Il aura le mérite de lancer les politiques publiques injustement et hâtivement critiquées.

En quelques années à la tête de la primature, entre 1998 et 2002, il a accompli, en si peu de temps de grandes réalisations que les gouvernements qui l’avaient précédé n’avaient pu concrétiser en décennies…

Nous en citerons les plus importants : la nouvelle politique publique du Maroc, saréconciliation avec son passé (les années de plomb), la promotion de la place de la femme dans les institutions, les avancées sociales en matière de protection…). Tout cela dans un environnement de tiraillement et d’hostilité, avec les rivalités et les ambitions possibles et imaginables, combinés aux intérêts personnels.

C’est ce qui le tuera jusqu’au bout…

Il aura su, en dépit de tout, reconquérir l’adhésion des anciens opposants et contribué à donner une image positive de changement démocratique dans notre pays.

Il n’y avait pas que le jaloux feu Si Mohamed Basri, qui croyait que Si Abderrahmane était toujours son subalterne…

Toutefois, il ne manquera pas, au niveau du principe, de contester l’abandon de la « méthodologie démocratique », tout en quittant, dans un silence que lui seul le secret, sur la pointe des pieds, sans tracas ni spectacle.

Un homme qui a forcé le respect, l’affection et l’admiration de tous.

Qu’il repose en paix!

Demain: Si Abderrahmane, le PPS, la Koutla démocratique et le gouvernement d’alternance.

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