«Je ne fais pas de l’art politique, je fais de l’art politiquement»

Artiste aux multiples talents et enseignant-chercheur en «Esthétique et théorie des Arts» à l’Université Michel Montaigne à Bordeaux, Mohamed Thara nous livre dans cet entretien sa perception générale sur l’Art au Maroc comme à l’étranger. Ayant exposé dans les plus grands festivals internationaux sans tourner le dos à son pays d’origine, le Maroc, l’artiste a su par sa créativité et son regard profond de l’Art en général et l’«art vidéo» en particulier, s’imposer sur la scène internationale et gagner la confiance des plus grandes galeries. Pour lui, en dépit des efforts déployés par le Maroc, il y’ a encore un long chemin à faire pour pallier certaines lacunes qui entravent la démocratisation de l’art pour atteindre des milieux autres que ceux des spécialistes. Mohamed Thara nous brosse ici le panorama du paysage artistique au Maroc comme à l’étranger, en partageant certaines de ses expériences ainsi que ses perspectives.

Al Bayane : En tant qu’artiste plasticien, mais aussi en votre qualité d’enseignant-chercheur en esthétique et théorie des arts à l’Université de Bordeaux-Montaigne, quelle est votre perception de l’Art et plus particulièrement de l’Art vidéo au Maroc?

Mohamed Thara : Tout d’abord, je tiens à remercier le journal Al Bayane pour cet entretien. Pour répondre à votre question, et comme je l’ai toujours dit, je considère l’art vidéo au Maroc comme un art mineur. Il est mal considéré dans les galeries et les expositions, c’est un premier fait. Les productions artistiques au Maroc touchent une minorité composée généralement d’intellectuels, de collectionneurs et d’étudiants issus des écoles d’art et des universités. Ces vingt dernières années, le Maroc connaît une vie artistique très riche et diversifiée. Cependant, faute de médiation, faute de présence des œuvres dans l’espace public, cet art est assez peu connu des Marocains eux-mêmes, en dehors des minorités. J’ajoute que le manque de structures adéquates permettant la promotion de l’art, le manque de livres, de revues critiques et de catalogues de qualité accompagnant les expositions, montrent bien le décalage entre la production des œuvres d’art et leur réception par le public. La majorité du public marocain n’a pas de références en matière d’art conceptuel, par exemple. Parce que premièrement, ce n’est pas un mouvement structuré «classique», il remet en cause l’objet et sa production. Deuxièmement, c’est un art qui pose la question fondamentale : «Qu’est-ce que l’art ?»; l’œuvre n’est que l’illustration d’une idée. C’est un art difficile à cerner même pour le public américain et européen.

Sans compter le nombre de vos travaux qui constituent une partie considérable de votre carrière, on vous a vu participer à plusieurs expositions aussi bien au Maroc, (Fès, Essaouira et Casablanca) qu’à l’étranger. Que représente pour vous ce retour occasionnel au Maroc et quelle comparaison pourrions-nous opérer entre les festivals marocains et ceux d’outre-mer?

Non, ce n’est pas vraiment un retour occasionnel. J’ai exposé mes travaux à travers le monde dans une trentaine de pays, mais pendant 20 ans je n’ai rien exposé au Maroc, jusqu’en 2016, grâce à Nathalie Locatelli, la directrice artistique de la Galerie 127 à Marrakech, que je remercie au passage. Elle m’a contacté pour participer à la première édition du Festival de la photographie d’Essaouira. Mon retour au Maroc a commencé ce jour-là. Depuis, j’enchaîne les projets. Pour répondre à votre question, en France et en Europe, de nombreuses sociétés sont engagées dans des politiques de soutien à l’art et aux artistes. Elles subventionnent la plupart du temps les festivals, les projets et les productions des artistes et participent également à la diffusion et à l’acquisition d’œuvres d’art. Au Maroc, c’est différent, à part le Ministère de la Culture et quelques sponsors, il nous manque les fondations, les foires d’art contemporain de qualité  et les mécénats qui soutiennent l’art contemporain et aident les artistes dans le montage financier de leurs projets. En France par exemple, les musées, les centres d’art et les fonds régionaux d’art contemporain les (FRAC), investissent beaucoup dans les festivals et dans les jeunes artistes émergents pour enrichir leurs collections. Le Ministère de la Culture peut jouer un rôle très important dans la promotion de l’art, en mettant à la disposition des artistes les espaces d’exposition, en renforçant la visibilité des projets et en développant des partenariats à l’échelle nationale et internationale avec le réseau des festivals à l’étranger. J’espère qu’au Maroc, les choses sont en train d’évoluer dans ce sens.

Dernièrement, votre film-vidéo «Milk vs Whisky» a été projeté à la Galerie HIEDRA à Buenos Aires en Argentine, dans le cadre de «TIME is Love. 10. L’International Video Art Program» du curateur Kisito Assangni. Pourriez-vous nous parler de cette expérience?

La Galerie HIEDRA à Buenos Aires est une galerie curatoriale qui invite chaque fois un curateur international pour présenter un ensemble d’artistes en forme d’exposition collective. La galerie fonctionne comme un espace d’art contemporain d’expérimentation et de dialogue. C’est une plate-forme pour la recherche artistique et curative. Et c’est dans ce cadre là que le curateur franco-togolais Kisito Assangni, diplômé de l’Ecole du Louvre à Paris, m’a invité pour participer à cette projection-exposition, à Buenos Aires en Argentine, dans le cadre du programme international d’art vidéo, «TIME is Love». Kisito Assangni est un curateur qui travaille beaucoup sur l’impact culturel de la post-mondialisation dans le domaine de l’art contemporain.

On remarque chez vous un penchant pour la vidéo courte. Comment expliqueriez-vous ce choix?

Pas que chez moi, par exemple dans les années 60, les pionniers de l’art vidéo avaient tendance à réaliser souvent des vidéos courtes en opposition au monde de la télévision. Je pense à Bruce Nauman, Vito Acconci, Nam June Paik, Bill Viola, Garry Hill… etc. Depuis son apparition, en 1963, l’art vidéo en tant que médium artistique n’a eu de cesse de chercher son propre langage, ses propres codes d’expression. Dans la plupart des festivals d’art vidéo ou dans les musées d’art contemporain, on vous demande souvent des vidéos ou des installations vidéo qui ne dépassent pas les dix minutes. La durée fait peut-être référence au discours, à la durée nécessaire pour formuler et développer un argument autour d’un sujet, et au temps qu’il faut au spectateur pour le comprendre. L’œuvre s’arrête une fois la conclusion atteinte. Mais cela n’empêche pas la réalisation de vidéos plus longues, en forme de film, et en fonction des spécificités esthétiques du médium.

Les travaux de Mohamed Thara (Les Nord-Africains (2016)/ As Long As I Can Hold My Breath (2017) / Milk vs Whisky (2017) etc.) ne s’empêchent pas d’aborder des thèmes forts, en parlant ici de «l’Identité» ou encore de «l’Histoire». Peut-on qualifier votre Œuvre d’audacieuse et s’inscrivant ainsi dans l’«Art engagé»?

On m’a souvent posé cette question (rires). Pour ma part, je ne sais pas si l’on pourrait qualifier mon travail d’audacieux, mais pour moi l’« Art engagé » ne veut rien dire. Ma réponse doit être en deux temps : toute forme de création est un engagement, chaque représentation esthétique est un engagement sensible. Chaque processus créatif est une conception de l’esprit où l’artiste s’engage à exprimer son émoi ou une opinion. Je dis souvent : je ne fais pas de l’art politique, je fais de l’art politiquement. Les artistes continuent à défier les systèmes et à dépasser les limites des cadres imposés. Bien souvent, l’artiste a été considéré et s’est même positionné en poète maudit, exclu et incompris de la société. Le regard de l’artiste peut être critique, mais il n’est pas accusateur. Il m’a semblé intéressant que l’art soit élaboré comme une force critique, comme un révélateur. Une mise en forme réalisée pour donner la parole aux opprimés, en critiquant un autre usage de l’irrationalité qui règne encore dans notre monde. Par ailleurs, la représentation esthétique comme engagement social me permet de développer une force critique qui montre la mort qui règne sur un monde capitaliste devenue déraisonnable. Dans mes travaux, j’observe le chaos du monde, j’essaye de montrer aussi l’étendue de la crise historique du capital dans notre civilisation contemporaine. Je soulève de nombreuses questions sur les réfugiés, sur l’histoire, l’immigration, la Mémoire, le mal, l’identité, la douleur, le chaos… L’art vous dit parfois des choses que vous ne désirez pas voir…, ni entendre.

Restons sur la question de l’«Identité». Un film et une série de photographies que vous venez tout juste de réaliser sur les réfugiés seront exposés à DOBRA, le Festival International de Cinéma expérimental au MAM (Musée d’Art Moderne) de Rio de Janeiro au Brésil, qui aura lieu du 11 au 16 septembre. Pourriez-vous nous en dire davantage sur cet événement et votre participation?

En effet, un film expérimental et une série de photographies que j’ai réalisés récemment sur les réfugiés seront exposés à DOBRA, le «Festival International de Cinema Expérimental», au Musée d’Art Moderne de Rio de Janeiro au Brésil. Je suis très heureux d’exposer mes travaux dans un si beau musée. Pour revenir à votre question, je préfère plutôt parler d’altérité que d’identité, la figure du réfugié est sujette à une forte instrumentalisation politique et médiatique, particulièrement à l’heure où l’Europe se divise face à cette question migratoire. On parle actuellement en Europe de la «crise des réfugiés», comme si les flux de réfugiés viendraient par hasard. En fait, l’Europe et les anciennes puissances coloniales  – comme les nouvelles – ont préparé un terrain fertile aux conflits actuels et aux guerres civiles au Moyen-Orient, en Asie comme en Afrique, où le terrorisme se répand, alimenté par l’injustice. Les réfugiés, les immigrés éternels, victimes des manœuvres géopolitiques criminelles, sont au centre de cette exposition, un sujet qui me tient à cœur. Pour citer Bourdieu : «L’immigré est atopos, sans lieu, déplacé, inclassable. […] Ni citoyen ni étranger, ni vraiment du côté du Même ni totalement du côté de l’Autre, «l’immigré» se situe en ce lieu «bâtard» dont parle aussi Platon, la frontière de l’être et du non-être social. Déplacé, au sens d’incongru et d’importun, il suscite l’embarras ; et la difficulté que l’on éprouve à le penser – jusque dans la science, qui reprend souvent, sans le savoir, les présupposés ou les omissions de la vision officielle – ne fait que reproduire l’embarras que crée son inexistence encombrante».

Quels sont vos projets pour l’avenir?

Pour mes projets personnels, je suis invité comme commissaire en charge de la sélection internationale de vidéastes pour le WAC (le Week-end de l’Art Contemporain de Bordeaux), organisé à la fin du mois de septembre au CAPC, (le Musée d’Art Contemporain de Bordeaux). Fin novembre, je suis invité par le curateur Sharon Toval, pour participer au Festival International de la Photographie à Jaffa en Israël, dans un pavillon composé de cinq artistes marocains de la diaspora avec Randa Maroufi, Younes Baba-ali, Az Taleb et Simohammed Fettaka. Important de noter que le festival est indépendant de tout budget gouvernemental, il est même politiquement parlant de gauche, anti gouvernement de Netanyahou et pour la paix et la coexistence des peuples. J’ai un autre projet en cours de montage avec l’Institut Français pour les Rencontres Internationales de la Photo de Fès. En 2018, je serai invité deux mois en résidence d’artiste à Johannesburg par SAFFCA (la Fondation de l’Afrique australe pour l’Art contemporain), pour réaliser un film sur L’ulwaluko, le rite de la tribu des Xhosa de la circoncision en Afrique du Sud. Je prépare en même temps ma participation à la Biennale de Dakar et ma première exposition personnelle à Casablanca. Je n’ai pas encore de date; surement avant la fin de 2018. Il y a d’autres projets en attente de confirmation.

Ahmed Mesk

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