L’arroseur arrosé
Ça n’arrive pas qu’aux autres ! Oumieux encore : ça n’arrive pas qu’ici…Après l’interdiction de Much loved au Maroc, le film La vie d’Adèle du franco-tunisien Abdel Kechiche vient de se voir retirer par le conseil d’Etat français, le visa d’exploitation : en termes plus clairs, une interdiction nette. Donc, plus de distribution en salles, de passage à la télé, d’exploitation en VOD , ou en DVD…
Certes le parallèle avec le film de Nabil Ayouch est légitime à plus d’un titre y compris au niveau de la démarche artistique des deux cinéastes (quelque part Nabil Ayouch cherche à se positionner dans le même sillage que Abdel Kechiche; à se situer sur la même trajectoire) mais au niveau du sort réservé à leur film et au-delà de l’interdiction elle-même qui les met dans la même catégorie , le processus qui y a conduit n’est pas le même. Si l’interdiction en soi révèle la permanence anthropologique de la querelle des images qui transcende les différences géographiques pour dire la communauté dans le malaise culturel face au corps, ellepermet néanmoins de méditer sur notre rapport à la démocratie dans son expression la plus formelle : il y a interdire et interdire.
La vie d’Adèle vient de subir les foudres de la loi après un marathon judiciaire de près de deux ans. Une durée qui n’a pas empêché La vie d’Adèle de mener sa propre vie et une brillante carrière commerciale (plus d’un million d’entrées !). Sorti en 2013, il commence par décrocher une double Palme d’or à Cannes, celle du meilleur film et de la meilleure interprétation féminine. Le film va cependant déclencher l’ire du camp conservateur qui le poursuit en justice via une association proche des milieux de la droite extrémiste. Le processus qui déclenche l’interdiction n’est donc pas le même pour Much loved et La vie d’Adèle. Pour le film de Ayouch une présence savamment orchestrée (par qui ?) d’extraits « chauds » sur les réseaux sociaux numériques déclenche une tempête d’indignation, de colère et de haine d’une large frange de l’opinion publique virtuelle. Le ministre de tutelle suit le courant et sort une note administrative interdisant le film au Maroc avant même que les producteurs trouvent distributeur qui pourrait le présenter à la commission des visas de sortie. Une procédure d’exception dans un contexte d’exception.
Mais « le film » ne s’arrête pas. La France va accueillir à bras ouvert le film de Ayouch et lui organiser une présence dans une série de manifestations avec souvent, des prix notamment pour son actrice principale que le très sérieux quotidien du soir, Le Monde reconnaît comme signature la faisant ainsi bénéficier d’une tribune. Une sortie commerciale est également programmée. Dans le flot d’images de réfugiés syriens déferlant sur le vieux continent, le film de Ayouch et Loubna Abidar, victime auto-proclamée, imposaient leur présence dans le concert de lamentations de l’Europe sur les malheurs du monde.
Entre temps, la Tunisie, le pays d’origine d’Abdel Kechiche, là où il avait démarré sa carrière d’acteur sous la houlette du cinéaste Nouri Abouzeid, entre en scène et programme le film de Ayouch en compétition officielle à Carthage en signe de soutien à la liberté d’expression dans le monde arabe. Malgré un prix du jury, le film n’a guère suscité l’adhésion massive des tunisois, venus pourtant en masse le découvrir. Mais l’enjeu était ailleurs !
L’interdiction de La vie d’Adèle en France bouleverse la donne et offre une nouvelle dimension au sujet de la circulation des images dans notre région ; cela remet sur le tapis l’ensemble du débat dans sa dimension géopolitique s’entend. Le Maroc va-t-il sauter sur l’occasion et accueillir Abdel Kechiche à bras ouvert et réserver à son film des programmations spéciales dans des manifestations dédiées aux droits humains ? Dans tous les cas, l’arroseur est arrosé. La leçon est à méditer par…les donneurs de leçons.
La position du cinéaste Abdel Kechiche, juste après la décision de la justice nous semble d’une grande pertinence… politique : «Qu’on n’utilise pas mon film, pour se faire passer pour des défenseurs de la liberté d’expression» souligne-t-il ; n’hésitant pas à exprimer son accord avec l’arrêté du tribunal. Il appelle de ses vœux qu’on l’oublie, car il veut passer à autre chose (son prochain film). Beaucoup devraient suivre cette voi(e)x.
Mohammed Bakrim