«Un instant avant le monde»

Interview avec Abdelkader Damani

La Biennale de Rabat abritera du 24 septembre au 18 décembre 2019 sa première Biennale d’Art contemporain. Un événement artistique et culturel international  phare qui inaugura la saison culturelle. En effet, les lieux emblématiques, historiques  et patrimoniaux de la ville lumière et capitale de la culture dialogueront avec les œuvres de 64 artistes femmes venues de 30 pays. Une programmation colorée riche sera servie au grand public. Entre peinture, sculpture, installation, poésie, littérature, cinéma, art contemporain. Rabat vibrera aux rythmes des arts et des cultures universelles. Organisée par la Fondation Nationale des Musées en partenariat avec tous les acteurs culturels institutionnels et privés de la capitale, la Biennale d’Art contemporain de Rabat est placée sous le thème « Un instant avant le monde ». Dans cet entretien, Abdelkader Damani, Commissaire général de la Biennale de Rabat nous dit tout sur l’événement.

Al Bayane : «Un instant avant le monde» est le thème choisit pour cette première  Biennale de Rabat. Que se cache-t-il derrière ce titre à la fois philosophique, esthétique et poétique aussi ?

Abdelkader Damani : Pour faire une biennale  ou une exposition, il faut prendre le risque de définir l’art. C’est ça en fait la véritable prise de risque !  En d’autres mots,  il faut faire une définition. « Un instant avant le monde», c’est une tentative pour définir ce qu’est une œuvre et ce que font les artistes. En effet,  j’avance  l’hypothèse que les artistes  consciemment ou inconsciemment  font le voyage à  cet instant  qui est avant  toute forme de création. L’artiste fait  ce voyage  à cet endroit là, parce qu’il a besoin de ce néant  pour pouvoir apporter le souvenir d’une chose qui n’est pas là, et qu’il va mettre devant nos yeux. Et c’est ça la force de l’art,  parce qu’il ne faisait  pas que répéter le réel. Par exemple, l’Océan n’est pas conscient de sa beauté, mais c’est l’artiste qui donne conscience aux choses.

La deuxième dimension fondamentale de ce titre, c’est de parler  des conditions d’une réécriture d’un récit et les conditions de réécriture d’un monde. Nous sommes les hérités des mouvements populaires, de mouvements de revendications, d’un besoin de liberté surtout dans nos pays anciennement colonisés et décolonisés. A vrai dire,  les choses  sont venues après des luttes. Par contre, nous avons une quête du changement, une quête de la transformation. Mais il y a peut-être une autre alternative. Car, on peut juste écrire les conditions d’un monde nouveau. Et de mon point de vue, je ne peux qu’écrire les conditions d’une histoire de l’art.

Donc le titre a un double sens : définir l’œuvre, c’est ce que font les artistes et donner une chance dans les débats et dans les discussions de réécrire à partir du Maroc  une histoire de l’art qui inclus la totalité de l’histoire de l’art  pas seulement celle du Maroc parce que l’œuvre marocaine dont par exemple kasbah des Oudayas, Chellah sont lubriquement la propriété marocaine, mais esthétiquement ils  sont à la propriété de toute l’humanité. En outre, la question qui se pose, est celle du comment écrire une histoire de l’art inclusive qui ne soit plus territorialisée, qui ne soit plus nationalisée, mais plutôt plus ouverte ? Je pense que nous sommes face à  ce défi.

Votre démarche de travail repose sur quatre acteurs fondamentaux  structurant de vos  projets : l’œuvre, l’espace, le regardeur et le discours.  Sans oublier que  vous êtes aussi formé en  l’architecture à Oran (Algérie) et après vous avez fait des études d’histoire de l’art et de philosophie. En effet, la biennale de Rabat investit les lieux emblématiques architecturaux  y compris le Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain, le Chellah, Kasbah des Oudayas, la villa des arts, Borj Adoumoue. Pourquoi ce choix?

Il y a trois choses pour qu’une biennale puisse durer dans le temps : la première est celle d’une volonté politique. Savoir si elle rentre dans une vision de politique culturelle.  Si la biennale tombe juste comme ça, elle n’aura aucune chance. Là, c’est une biennale voulue, ça y était annoncée, c’est une volonté de Sa Majesté de doter cette ville de Rabat d’une biennale. Mais ce qui est intéressant au-delà de cette volonté politique fondamentale, c’est que la fondation des musées est en train de fabriquer comme j’appelle « une géographie mémorielle » du pays en créant les différents musées (le musée du tapis, le musée d’art islamique, le musée de la mémoire juive, le musée de la musique, le musée d’histoire et des civilisations, le musée d’archéologie…).

En même temps cette institution qui fabrique la mémoire dont penser le présent et le contemporain. Donc le premier enjeu de cette biennale, c’est ce dialogue là entre les deux. Alors, il fallait incarner ça à l’échelle de la ville. Au Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain, nous sommes au 20ème siècle, aux Oudayas nous sommes au 17ème, au fort Rottembourg nous sommes 19ème.  A vrai dire, on est en train de voyager historiquement dans la ville, et on fait entrer les œuvres dans une discussion avec le patrimoine.  Cette interaction entre les espaces, les œuvres va  amener à ouvrir la sélection à toutes les disciplines : le cinéma, le théâtre, la littérature,  la chorégraphie. C’est ça un peu l’état d’esprit du choix à l’échelle de la ville et le choix pluridisciplinaire des artistes.

Cette biennale accueille 64 artistes femmes venues de 30 pays. Evidement ce sont des univers artistiques différents, des horizons esthétiques  et des visions du monde différents. Mais, comment s’est faite la sélection de ces artistes invitées?

On a travaillé sur l’archipel de la biennale. Il y a l’exposition internationale, la carte blanche pour Mohammed El-Baz, la carte blanche à Narjiss Nejjar pour le cinéma. On est en train aussi de faire une carte blanche avec Jidar, parce qu’il y a du  street art partout à Rabat.

Par ailleurs, quand je suis arrivé, j’avais une artiste dans la tète qui est Oum Kalthoum notamment la date de 1968.  Et ce n’est pas n’importe quelle année dans l’histoire de l’humanité, parce que les mouvements de révolte sont partout en France, en Amérique Latine. C’est une année assez particulière à travers le monde. Car, les années 60 à travers le Maghreb sont différentes de nos temps actuels. On avait une autre vision ! En fait, en regardant l’enregistrement des concerts on y  voyait comment le public réagissait. Aujourd’hui on ne voit ça que dans le football.  Pour moi c’est très touchant de voir comment est-ce qu’une œuvre d’art peut créer une communion, une union de tout un peuple ? Donc Oum Kalthoum est la première œuvre avec laquelle on va ouvrir le bal de cet événement. Après, j’ai essayé de trouver des équilibres  entre des artistes qui  sont connues et bien d’autres artistes qui sont très jeunes dont certaines qui viennent d’avoir leurs diplômes  pour avoir une cohabitation de générations différentes. Le troisième critère, je parle de  la question de l’interdisciplinarité, mais aussi d’avoir la possibilité pour un pourcentage qui n’est pas énorme, mais qui arrive à 30 % ou 40 % d’œuvres nouvelles qui sont produites pour la biennale, surtout avec des artistes marocaines avec qui j’ai beaucoup travaillé pour qu’elles puisent faire des propositions.

Vous dites que le but de cette biennale est de revendiquer d’une nouvelle lecture de l’esthétique afin de coécrire une histoire de l’art sans frontière.

Cette biennale a trois grandes spécificités. La première spécificité, c’est la rencontre entre l’histoire et  le contemporain. Nous avons la chance de faire ça au Maroc qui a une telle attention à  son histoire. La deuxième spécificité, c’est le fait d’inviter  des artistes femmes à travers le monde parce qu’il n’y a pas d’autres biennales qui  le font !  La troisième spécificité, j’espère que nous serons une biennale qui produit du sens et  de la théorie. Cette année, nous n’allons pas pouvoir le faire même si on aura des débats, des discussions, des tables rondes, mais j’espère que les prochaines éditions nous puissions créer  une revue dédiée à la critique d’art. Au Maroc, on a beaucoup de galeries, beaucoup d’artistes, des festivals et une belle dynamique autour des arts plastiques, mais il n’y a pas beaucoup de revues spécialisées qui accompagnent cette dynamique. En revanche,  il y a ceux qui veulent faire de la critique, et je pense que cette biennale pourra y participer. Surtout à la création des revues. La particularité de cette biennale vient du fait qu’elle soit marquée par une pluridisciplinarité. Or les autres biennales se concentrent sur les arts plastiques. Nous, dès le départ, les romanciers sont là, les poètes, les cinéastes…  C’est un dialogue entre les différentes expressions artistiques.

La biennale de Rabat se tiendra du 24 septembre au 18 décembre 2019. Vous n’avez peur que la rentrée scolaire et politique vole la vedette?

Au début, nous avons choisi le 10 septembre comme date pour cette biennale. Puis on l’a programmée pour le 24 septembre, parce que c’est trop tôt et les gens ne sont pas encore rentrés. Donc le choix du 24  septembre nous permettra de laisser la rentrée scolaire et un certain nombre d’événements se faire, et de permettre à nos partenaires autour de nous et que les galeristes pour que les artistes y exposent leurs œuvres.

La biennale est une occasion aussi pour les collectionneurs et les marchants de l’art  qui viennent conquérir ce « marché ».  Ainsi,  vous êtes l’un des commissaires de la biennale de Dakar. Quel regard portez-vous sur l’art contemporain et du marché africains qui connaissent aujourd’hui un véritable essor?

Je vois la dynamique de deux choses. Certes il y a une reconnaissance de l’art contemporain africain  parce qu’il est  demandé un peu partout dans le monde, mais le danger c’est que ce soit uniquement un phénomène de marché, parce qu’il  n’arrive pas à acheter les artistes américains et occidentaux qui coûtent trop  chers.  Or, enfin, les africains commencent à acheter l’art africain.  D’où la vraie question :   est-ce que nous achetons l’art de nos artistes ?  Il faut se battre pour ça!

Vous êtes architecte. Vous avez certainement apprécié le patrimoine architectural de la Capitale. Quelle est la chose qui a attiré votre attention?

Borj Adoumoue m’a beaucoup marqué. Déjà le nom est triste, mais le site est très beau. Il faut que les visiteurs viennent le visiter. Il y a un cimetière qui n’est pas loin. J’étais très touché par ce lieu. Il y a aussi le fort Rottembourg qui  m’a plu. L’architecture du 20ème siècle est très belle, mais je trouve que ce n’est pas suffisamment valoriser. Il faut quand même les identifier, faire des cartes touristiques pour que les gens puissent découvrir cette architecture qui est vraiment sublime. Ce qui m’a également touché, c’est la nature de la côte et la manière avec laquelle les habitants de Rabat y habitent ces endroits qui sont  très structurés et urbanisés. Il y a beaucoup de zones où  il y a de la cohabitation ! J’étais aussi assez surpris  par la présence des églises et leurs fréquentations. C’est une chose qui m’a beaucoup marqué. Je trouve que c’est une leçon pour l’humanité. C’est un modèle à voir, à comprendre.

Quel regard portez-vous sur l’art contemporain marocain surtout avec l’émergence d’une nouvelle scène artistique très créative et dynamique à l’échelle nationale qu’internationale?

Ce que j’aime beaucoup dans l’art contemporain  marocain, c’est qu’il n’est plus marocain, il est juste art contemporain. C’est ça que j’aime dans la jeune génération. En fait, ils se sont débarrassés de l’adjectif marocain, et ils revendiquent d’être artistes. Et ils font des œuvres qui  parlent à  tout le monde. La jeune génération est affranchie d’une forme d’enracinement qui demande toujours à justifier. Ce que je remarque aussi, c’est le développement des  moyens de  production  au Maroc ; les laboratoires de photos à permis la production de forme de plus en plus complexe d’art et de sculptures.

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