«Le marché financier a plutôt résisté au Covid-19»

Farid Mezouar, Financier expérimenté, économiste et entrepreneur

Propos recueillis par Kaoutar Khennach

A l’instar des autres pays du monde, la crise sanitaire sans précédent causée par le coronavirus (Covid-19) a provoqué un choc économique au Maroc. Evidemment, ce choc qui peut engendrer une crise économique, a le potentiel de générer un impact dommageable sur les marchés financiers notamment au niveau boursier et des changes. D’où notre grande question : Est-ce que le marché financier marocain a résisté ou non à ce choc exceptionnel ? Pour répondre à ce questionnement, nous avons interviewé Farid Mezouar, Financier expérimenté, économiste et entrepreneur, pour nous livrer une analyse assez complète de la situation et de la santé des marchés financiers au Maroc face au coronavirus. Les propos.

Al Bayane: Quelle est votre lecture de l’impact du coronavirus sur l’économie mondiale?

Farid Mezouar : Cette crise est probablement unique dans l’histoire de l’humanité car la quasi-totalité des pays a décidé de procéder à un arrêt brutal de la production. Aussi, les frontières aériennes entre les pays ont été fermées dans leur quasi-majorité. Ainsi, il est très probable que l’économie mondiale connaisse cette année sa pire récession depuis la grande dépression. En effet, selon le Fonds monétaire international (FMI), l’économie mondiale devrait connaître une forte contraction de -3% en 2020, soit un recul bien plus marqué que lors de la crise financière de 2008-2009. A titre d’exemple, le produit intérieur brut (PIB) devrait dévisser aux États-Unis (-5,9%), dans la zone euro (-7,5% dont -7% en Allemagne et -7,2% en France), au Japon (-5,2%) et dans la Russie (-5,5%).

Qu’en est-il pour le Maroc?

A l’image de l’économie mondiale, le Maroc devrait enregistrer un recul du PIB de -3,7% en 2020, selon les prévisions du FMI. Aussi, selon le Haut commissariat du plan (HCP), la variation du PIB au deuxième trimestre 2020 est attendue à -6,8%. Cela représenterait une perte globale potentielle d’environ 30 milliards  de DH pour la première moitié de 2020. En effet, en plus des difficultés liées au Covid-19, la sécheresse a marqué 2020, privant le Maroc d’une soupape de sécurité. En particulier, la production prévisionnelle en céréales, est attendue en baisse de -42% à 30 millions de quintaux. Aussi, les estimations provisoires du ministère de l’Agriculture montrent que la baisse du PIB agricole est prévue autour de -5%.

Quels sont les secteurs économiques les plus touchés par la pandémie du Covid-19?

Selon les derniers chiffres du HCP, les secteurs les plus touchés par cette crise sont l’hébergement et la restauration avec 89% d’entreprises en arrêt, les industries textiles et du cuir et les industries métalliques et mécaniques avec 76% et 73%, respectivement, ainsi que le secteur de la construction avec près de 60% des entreprises en arrêt. De plus, près de 67% des entreprises exportatrices auraient été impactées par la crise économique actuelle. Enfin, nous pouvons rajouter plusieurs pans de l’informel comme les souks ruraux ainsi que plusieurs commerces de proximité comme les hammams ou les salons de coiffure.

Au niveau micro-économique, comment se comporte en général la situation des entreprises marocaines ? Arrivent-elles à sortir la tête de l’eau?

Au mois d’avril, le nombre d’entreprises ayant déclaré du chômage technique, représente 62% des entités affiliées à la Caisse nationale de sécurité sociale. Ainsi, le choc paraît assez violent au niveau des entreprises quand les revenus sont très faibles face à des charges fixes hors salaires, qui semblent s’accumuler. Toutefois, tout n’est pas noir car certains secteurs sont résilients comme les télécoms ou la chimie. Aussi, certaines entreprises ont pu capitaliser sur cette période pour mesurer leur niveau de transformation digitale et leur aptitude à l’e-commerce et au télétravail.

Pouvez-vous nous livrer un focus sur les sociétés cotées?

En plus des difficultés ou de la résilience commune à tous les secteurs, nous pouvons relever au niveau des sociétés cotées, trois spécificités. La première est celle de l’impossibilité pour la majorité des émetteurs de livrer des prévisions chiffrées sur l’impact de la crise sanitaire au niveau de l’activité et des bénéfices. Ensuite, plusieurs sociétés cotées ont suspendu, réduit ou annulé les dividendes ordinaires qui devaient être payés en 2020. Enfin, plusieurs sociétés cotées ont procédé à des dons au Fonds Covid-19 avec un impact estimé à moins de 2% de la valeur marché des fonds propres au niveau du Top 10 des grandes capitalisations.

Est-ce que la bourse de Casablanca arrive à résister à cette conjoncture?

La correction boursière au 15 mai, se chiffre à -22,7%, essentiellement sous le poids des ventes nettes des organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM). Ainsi, au vu de la récession attendue, de la baisse des dividendes distribuées et du non chiffrage de l’impact du Covid-19, nous pouvons dire que la Bourse de Casablanca a plutôt résisté à ce Black Swan aux puissances 3 ou 4.

Comment?

Au niveau mécanique, cette résistance a été stimulée par les achats nets des institutionnels qui ont profité de cette baisse des cours pour se renforcer sur certaines valeurs. Aussi, au niveau fondamental, les investisseurs ont pris en compte le coussin de soutien social du Fonds Covid-19 ainsi que celui du report des échéances bancaires. Enfin, dans le cadre de cette crise inédite, les actions représentent des actifs réels qui protègent notamment contre l’hyper-inflation et la dépréciation de devises.

Les devises face au Covid-19. Faut-il s’inquiéter?

A l’international, les grandes banques centrales ont affiché un soutien monétaire sans limite avec un arrosage des marchés en trillions de dollars. Cet arrosage qui s’assimile à de la planche à billets, ne produit pas toutefois de l’inflation grâce aux marchés financiers qui absorbent l’essentiel du cash. Ainsi, à titre d’exemple, le taux d’intérêt des 10 ans allemand est négatif alors que celui de la France est quasi-nul. De même, Aux États-Unis, le Nasdaq 100 affiche carrément une performance annuelle de près de 5%.

Quid de la devise marocaine?

Si nous prenons la date du 20 mars comme référence, le dirham a perdu près de -1,5% par rapport à l’euro et est resté quasiment stable par rapport au dollar. En effet, le signal du soutien du FMI à travers le tirage de 3 milliards de dollars semble avoir rassuré les opérateurs surtout que les réserves de change semblent globalement stables.

D’après vous, comment peut-on relancer l’économie nationale?

Depuis le début de la crise, les pouvoirs publics ont surtout soutenu les travailleurs au chômage technique. Aussi, pour les TPME, c’est la garantie de la Caisse Centrale de Garantie (CCG) qui a été retenue comme option de soutien avec un total de prêts de 7 milliards de DH. Après le confinement, tout va dépendre de la disparition rapide ou non du nouveau Coronavirus. En effet, le retour au niveau des capacités de production d’avant la crise, dépend de la fin des mesures sanitaires. Dans tous les cas, je pense que le soutien public doit être orienté vers les entreprises et les employeurs. Aussi, il devra être rapide, direct et massif. Dans ce cadre, nous pouvons très bien nous inspirer du mécanisme du remboursement des crédits de TVA avec des financements automatiques de la part des banques quand les dossiers sont validés par une entité publique à désigner (exemple : TGR ou DGI).

Ce soutien direct doit aussi englober une part en subvention ou en quasi-fonds propres pour éviter le surendettement des entreprises et permettre un redémarrage rapide. Ceci est d’autant plus vrai pour les entreprises qui s’adressent à la demande locale, qui peuvent monter rapidement en puissance. Aussi, il faudra encourager le retour à la normale de la consommation des ménages notamment via une trêve fiscale et une relance de l’emploi public. Au passage, une préférence nationale spontanée dans la consommation comme dans le tourisme et l’automobile, pourra donner une bouffée d’oxygène à l’économie nationale.

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