Petit chapelet de souvenirs à égrener sur une tribune de résistance

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1965, A Casablanca, siège depuis toujours, des voix imprimées de l’actuel PPS, la génération des collégiens, rebelles en Mars 1965 scandant leurs ambitions légitimes pour le savoir et l’épanouissement par la connaissance, a tout naturellement fait une place dans sa jeune et juvénile cosmogonie, à la presse du PLS (ex PCM, actuel PPS). Notre «GPS» de l’époque retenait plus l’adresse (Boulevard de la Gironde) de cette presse et celle (Rue de la Garonne) de la presse de l’UMT que la Rue Smiha de la presse du Groupe Maroc soir.

Un repérage sélectif et sectaire (oui !) dans nos jeunes têtes au lycée Moulay Abdellah où les ancêtres d’Al Bayane (AL Kifah Al Watani et Al Moukafih) s’introduisaient clandestinement sous le manteau de certains parmi nous, comme Hassan Zaoui (mort mystérieusement dans la fleur de l’âge après avoir cédé au «Wahhabisme», déjà à l’époque !) ou sous les bras de l’icône bien singulière de notre corps d’enseignants, Feu Abdelmajid Douieb (disparu en septembre 2014) et dont les cours étaient périodiquement suspendus au gré de ses multiples et incessantes arrestations par la police, parfois directement en salle de classe ! … Des fois, ces journaux nous parvenaient, via Hassan Zaoui, une fois qu’ils lui étaient secrètement remis, devant le lycée, par mon doyen et mon premier rédacteur en chef, plus tard, au journal «Maghreb informations» (porte-parole de l’UMT), le cher et bien respecté Mustapha Iznassni. Souvenir marqué du destin d’opprimée systématiquement qu’était alors la liberté d’expression … partisane, en mon pays.

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1974, Mon plus jeune frère – exceptionnellement appelé Mohammed, prénom normalement réservé à l’aîné (moi !) en ce pays – s’est trouvé très tôt séduit par le labeur en imprimerie. Après un premier apprentissage à «Imprigema» où je trouvais qu’un de nous deux était de trop, de peur qu’il ne soit discriminé comme « pistonné » par son grand frère journaliste, je me suis présenté aux imprimeries d’Al Bayane (titre qui était alors à ses débuts) et demandé tout simplement à voir « Si Ali ». Il me reçut sur le champ et accepta tout de suite de récupérer mon frère, encore apprenti au métier de correcteur mais scribouillant déjà ses premiers poèmes en « zajal ». « Il faut savoir que nous sommes une presse militante, ne travaillant pas toujours dans des conditions stables, confortables, encore moins sécuritaires… », m’avisa, par cette surprenante et franche confidence, « Si Ali » …Grâce à lui, mon petit poète prit un envol dans le biotope qu’il voulait : le monde de la presse, de son impression et de sa diffusion, jusqu’à sa récente retraite avec, au compte (d’auteur !), un nombre de recueils de poésie publiés.

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1976, Le fidèle et rigoureux héritier du professionnalisme et de la passion du bâtisseur de l’agence MAP (Feu Mehdi Benouna), à savoir Ssi Abdeljalil Fenjiro prit l’initiative, qu’il me confia (journaliste « civiliste » alors chez lui), de publier le 1er Magazine, bi-mensuel, dédié exclusivement à l’information économique, « Economap ». Créneau nouveau à l’époque pour notre kiosque national complètement dominé par les tribunes politiques partisanes. Une campagne de marketing s’imposait alors pour que cet « ovni » trouve des pistes d’atterrissage dans les kiosques, les rédactions et les états-majors des opérateurs économiques. Je conçus alors des insertions publicitaires (payantes, cela va de soi !) à publier sur tous les journaux, qui paraissaient alors, pour annoncer la naissance de ce confrère inédit. Je me rendis chez Ssi Jamali, qui tenait la permanence au siège de l’administration d’Al Bayane (sur une ruelle donnant sur l’avenue Blaise Pascal, ruelle collée au chic (à l’époque !) cinéma Triomphe, muni de mes clichés pour négocier leur insertion. Surprise avouée de mon interlocuteur : n’ayant jamais bénéficié d’insertions publicitaires, Al Bayane n’avait pas pensé à définir une grille de tarifs, pour « l’oreille » à la « une » (que je voulais) comme pour le reste de ses maigres 4 ou 6 pages. Jamali dût alors téléphoner à Si Ali qui me demanda combien son confrère « L’opinion » (fort lu à l’époque) m’avait facturé son « oreille ». « 800Dhs je répondis ». Il me proposa, après un moment de silence, dignement et avec la bienveillante politesse d’un père : « 500 Dhs alors, dit-il ». La MAP est le 1er annonceur dans l’histoire d’Al Bayane.

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Octobre 1987, Souk Kh’miss Zmamra (le plus fréquenté au Maroc). Lancement de la campagne de vaccination par une sensibilisation des populations de la province de Safi, la moins couverte du pays par la vaccination contre les redoutables maladies menaçant nos enfants (moins de 28% contre une moyenne nationale de 42% !!). Voyage d’implication, parmi les équipes d’animateurs et de communicateurs du Ministère de la Santé, de tous les rédacteurs en chef des journaux nationaux et quelques correspondants étrangers. Feu Nadir Yata, le fort regretté résistant policé, est à mes côtés, avec les autres collègues. Tous les deux, on ressasse nos souvenirs et nos habitudes respectives relatives à la fréquentation des souks ruraux, en échangeant nos points de vue sur l’incontournable thèse publiée de Jean-François Troin, «Les souks marocains» …Un des rédacteurs en chef d’un quotidien, au grand tirage à l’époque, nous avoua qu’il mettait les pieds, ce jour-là dans un souk «pour la 1ère fois»! Nadir et moi pouffâmes de rire, ne pouvant nous empêcher de bénir la «loi de la contradiction» que nous partagions de par notre complicité de culture politique aux horizons proches, en faisant remarquer, amicalement, à ce confrère, à l’aveu renversant, mais sincère et naïf, qu’il pondait tous les jours des éditoriaux sur le peuple et sur son sort, jouissant, sans doute, d’un imaginaire exceptionnel qui ne l’obligeait pas à fréquenter le réel pour y redresser le sort des petites gens, clientèle des souks.. Il n’en avait pas besoin ! Une belle rigolade, presque aux larmes chez Nadir, plume honnête, ayant bien forgé son empreinte propre à Al Bayane, sans zeste de tutelle d’affiliation au nom qu’il partage, par la nature des choses, avec Ali Yata, le père. Père mais avant tout leader historique qui, comme ceux de sa génération, maniait la plume, politiquement grave et importante, alors qu’il ne quittait pas, au journal, sa blouse bleue d’ouvrier d’imprimerie, puisqu’il tenait à suivre le sort de ses lignes, transcrites sur papier, sur toute la chaine de leur transformation en lignes de plomb, titrées, « blanchies » et montées sur les tables salissantes de montage… Années de plomb, oui… Mais, années d’expression douloureusement arrachée, expression de résistance conséquente en actions sur le réel des élites comme des petites gens. Voix en osmose avec le réel et sa vérité que tout amoureux de ce pays et de ses gens souhaiterait voir comme un «Manifeste- Bayane» à célébrer comme choix central par toute tribune d’expression, à l’occasion de chaque anniversaire.

Jamal Eddine Naji

17/11/2017

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